Nous ne pouvons songer à la mélancolie sans que nous revienne en mémoire la gravure de Dürer dont la célébrité même est inquiétante, énigmatique comme le sourire tant commenté de la Joconde. Ce lien privilégié entre mélancolie et allégorie s’explique évidemment par le souci ancien de donner à voir un phénomène moral très singulier, a priori peu visible, peu spectaculaire, et de lui prêter une figure, à des fins d’édification : il fallait faire apparaître le spectre de la mélancolie pour aider le croyant ou le savant à lui échapper.
Mais la mélancolie n’a pas seulement pour caractéristique de se prêter volontiers à l’allégorie : elle tend elle-même à épuiser le réel dans l’allégorique, voire à engager plus largement une critique de l’image. Ainsi, dans « Le Cygne » de Baudelaire allégorie rime-t-elle avec mélancolie. Une allégorie, c’est cela même que tend à devenir le monde dans l’œil vide du mélancolique. Il dessine l’image d’un champ de ruines, il s’alourdit et se pétrifie. L’allégorie, comme l’écrit Jean Starobinski, est « le comble de la mélancolie: un moyen de conjurer le passage du temps et les images de la destruction, certes, mais en arrêtant toute vie, en jetant sur soi-même et sur le monde le regard de Méduse…1«








