La musique inconnue

Nouveau livre publié aux éditions José Corti dans la collection « En lisant en écrivant »

La musique me reste inconnue. Je ne suis pas musicien, et le corps du seul instrument dont je joue est rempli d’encre noire… Aussi ne lira-t-on pas dans ce livre, à proprement parler, une étude sur la musique, mais une suite d’essais sur certaines idées que l’écriture poétique s’en fait et sur les songeries qu’elle développe à son propos. Puisque depuis toujours « les routes de musique et de poésie se croisent »,  les pages qui suivent s’attardent un peu sur ce que pensent les mots de la belle inconnue qui s’éloigne…

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Les écorces des mots

D’un voyage en Europe centrale, effectué en 2011, Sylvie Saliceti a rapporté ce livre de mémoire et de témoignage, « Je compte les écorces de mes mots » (Rougerie, 2013), une suite de poèmes qu’elle pourrait avoir écrits à même les écorces des bouleaux de Birkenau : c’est aux victimes de la Shoah que ces pages sont dédiées.

Dans la forêt de Lissinitchi, il semble que les traces du génocide soient à présent perceptibles à même le paysage dont le calme verdoyant ne parvient pas à dissimuler la présence sourde et massive des morts à qui sait et vient là pour se recueillir en faisant face à un terrible silence.

C’est précisément ce silence que le poème écoute. C’est à lui qu’il voudrait prêter voix, tout en sachant bien qu’il ne peut en rien être égalé. Mais le travail de l’écriture consiste à donner à entendre l’attention et l’effort qui se rapportent à cet indicible. Ainsi les poèmes de Sylvie Saliceti relient-ils à des témoignages consultés dans des archives ou directement recueillis les silences et les voix de la nature même : herbes, arbres et cris d’oiseaux. Le texte se souvient, prête l’oreille et interroge : « Existeront-ils jamais les mots justes, les mots pour la lumière des morts ».

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Note sur Baudelaire et la musique

N’est-ce pas avec Baudelaire que la poésie française a commencé de se prétendre pure, de s’isoler définitivement « de toute autre essence qu’elle-même », et de se préoccuper seule de sa propre perfection, afin de reprendre à la musique le bien qu’en son âge romantique celle-ci lui avait dérobé?

Dans son étude sur Théophile Gautier, Baudelaire affirme qu’elle a pour principe « l’aspiration vers une Beauté supérieure » et qu’elle relève d’un « enthousiasme tout à fait indépendant de la passion, qui est l’ivresse du cœur, et de la vérité, qui est la pâture de la raison ». Il la dégage donc du sentiment, de la morale et de l’enseignement qui furent les trois composantes du pathos romantique. Et il la rapproche de l’idéalité de la Musique en qui il voit l’horizon de la poésie, puisqu’elle peut «exprimer la partie indéfinie du sentiment que la parole, trop positive, ne peut pas rendre[1] ».

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Par quatre chemins

Nouvel essai critique à paraître dans la collection « Agora » ce printemps

Saint-John Perse, Henri Michaux, Francis Ponge, René Char : ces quatre auteurs comptent parmi les plus grandes figures de la poésie du XXe siècle. A peu de chose près contemporains, ils ont suivi chacun une trajectoire indépendante. Sur certains points, ces quatre chemins divergent. Or, c’est là ce qui m’a conduit à les rapprocher : ils manifestent une diversité de parti pris et de formes caractéristique des entreprises poétiques du XXe siècle. Le simple mot de « poème » ne vaut-il pas pour les suites d’aphorismes de René Char, les coups de gong martelés sur la page par Michaux, l’ampleur solennelle des versets de Saint-John Perse et les « Proêmes » de Francis Ponge ? Voici donc quatre représentants éminents de la poésie moderne, quatre types d’écritures qui posent et font valoir chacune une modalité de l’expérience poétique : la célébration, l’exploration du «dedans », l’arrêt sur l’objet et sur le mot, la résistance et la révolte…. Chacune de ces quatre oeuvres ouvre ses horizons propres dans le paysage de la poésie française du XXe siècle.

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La courbe de l’horizon

Cassy est un petit port de pêche au fond du bassin d’Arcachon. C’est là qu’Henriette Lambert vient recueillir chaque été, sur le motif, l’écho du dialogue de varech et de ciel, de glaise et d’océan, brossé par de grands coups de vent, qui se propage dans  ses tableaux. C’est de là qu’elle rapporte cet espèce d’horizon courbe que ses pinceaux tracent et retracent avec tant d’insistance : de l’espace, beaucoup d’espace se déploie sur ses toiles de petit format. C’est de là aussi que provient, pour l’essentiel, la curieuse topographie de parcelles colorées qui s’organise dans ses tableaux et que l’on pourrait croire vues du ciel, plantées de maisonnettes et de constructions frêles, de cabanes de guingois ou des pilotis d’une jetée de bois, parfois traversés par la silhouette d’un cycliste, le chaland d’un ostréiculteur, ou l’aile d’un avion. Continuer la lecture

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La poésie cubiste n’existe pas

Portrait de Pierre REverdyPierre Reverdy fait figure d’éminence grise de la poésie de la première moitié du XXe siècle. Sa réputation excède son audience. On le situe volontiers à une place charnière entre « l’esprit nouveau » et le surréalisme. On cite sa rigueur en exemple. On invite les étudiants à disserter sur sa définition de l’image,  « création pure de l’esprit » qui « ne peut naître d’une comparaison mais du rapprochement de deux réalités plus ou moins éloignées »… Cependant, peu ont lu en entier Plupart du temps et Main d’oeuvre. Méconnu, autant que reconnu, le nom de Pierre Reverdy donne sur d’autres noms: Apollinaire, Max Jacob, Picasso, Braque, Juan Gris, Matisse, Modigliani, Chagall, Tzara, Breton, Soupault… Il initie au Montmartre des années vingt. Il livre les clefs d’une époque prodigieusement effervescente dont Nord-Sud fit valoir la vitalité. Mais l’oeuvre de Pierre Reverdy,  est demeurée comme enveloppée dans l’ombre que le poète prit soin d’étendre autour de sa personne. Sa retraite à l’abbaye de Solesmes est le signe le plus flagrant de cet effacement. Elle  ne suffit cependant pas à l’expliquer tout entier. L’oeuvre poétique de Pierre Reverdy ne souffrirait-elle de son défaut de sensualité et de folie?   Continuer la lecture

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L’arrosoir et le scarabée

portrait de Hugo von HofmannsthalDans sa curieuse Lettre de Lord Chandos que Hugo von Hofmannsthal écrivit en 1902, à un moment où il relisait l’œuvre du philosophe Francis Bacon, le poète autrichien projette dans la conscience et sous la plume d’un homme du début du XVIIe siècle, l’expression d’une crise de l’esprit moderne conduisant à perdre à la fois le sentiment de l’unité du monde, la confiance en la valeur des mots, et la capacité d’énoncer des jugements :

Tout se décomposait en fragments, et ces fragments à leur tour se fragmentaient, rien ne se laissait plus enfermer dans un concept. Les mots flottaient, isolés, autour de moi ; il se figeaient, devenaient des yeux qui me fixaient et que je devais fixer en retour : des tourbillons, voilà ce qu’ils sont, y plonger mes regards me donne le vertige, et ils tournoient sans fin, et à travers eux on atteint le vide[1] .

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La voix d’Anne-Marie Albiach

  • En hommage à Anne-Marie-Albiach qui vient de disparaître, je propose de relire l’article que j’avais donné le 16 mai 1984 dans La Quinzaine littéraire lors de la parution chez Flammarion de Mezza voce.

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Un chant d’en bas

Si elle chante encore parfois, tant bien que mal, et sans trop hausser la voix la poésie est devenue « chant d’en bas », pour reprendre le titre d’un livre de poèmes de Philippe Jaccottet paru en 1977. C’est d’abord dire que le poème s’est fait plus que jamais terrestre. « Comme si un homme très vouté lisait un livre à même le sol. Sa dernière lecture » écrit Philippe Jaccottet dans Et, néanmoins. La parole poétique n’est plus libre de son essor. Elle ne peut plus s’enchanter de son propre pouvoir ni s’enivrer de métaphores comme à l’époque du surréalisme. Elle rencontre à tout bout de champ des bornes. Peut-être même n’a-t-elle plus pour vocation que cela : tenter d’ouvrir des brèches et rencontrer des bornes…

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Paul Celan « dans le secret de la rencontre »

D’un poème de Paul Celan à l’autre, le « je » et le « tu » sont en dialogue, et c’est grâce à ce dialogue que le cœur dur et gris de l’écriture parvient à battre encore. Que le « tu » soit celui d’une adresse amoureuse, qu’il interpelle la mère morte, le lecteur présent, ou le « Seigneur » absent, qu’il s’adresse aux choses mêmes, ou qu’il constitue une espèce d’intime interlocution semblant souvent mettre aux prises le sujet historique et le sujet lyrique, c’est en quelque sorte sous sa conduite que l’œuvre poétique de Celan se développe, comme aimantée tout entière par l’Autre et gouvernée par un principe de réciprocité. « Je suis toi quand je suis moi » écrit le poète dans « Éloge du lointain » (p. 43). Ainsi que l’observe Martine Broda, « dans le dialogue du destinateur et du destinataire, c’est le poème qui élit l’Interlocuteur. »

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