L’image mélancolique

Nous ne pouvons songer à la mélancolie sans que nous revienne en mémoire la gravure de Dürer dont la célébrité même est inquiétante, énigmatique comme le sourire tant commenté de la Joconde. Ce lien privilégié entre mélancolie et allégorie s’explique évidemment par le souci ancien de donner à voir un phénomène moral très singulier, a priori peu visible, peu spectaculaire, et de lui prêter une figure, à des fins d’édification : il fallait faire apparaître le spectre de la mélancolie pour aider le croyant ou le savant à lui échapper.

Mais la mélancolie n’a pas seulement pour caractéristique de se prêter volontiers à l’allégorie : elle tend elle-même à épuiser le réel dans l’allégorique, voire à engager plus largement une critique de l’image. Ainsi, dans « Le Cygne » de Baudelaire allégorie rime-t-elle avec mélancolie. Une allégorie, c’est cela même que tend à devenir le monde dans l’œil vide du mélancolique. Il dessine l’image d’un champ de ruines, il s’alourdit et se pétrifie. L’allégorie, comme l’écrit Jean Starobinski, est « le comble de la mélancolie: un moyen de conjurer le passage du temps et les images de la destruction, certes, mais en arrêtant toute vie, en jetant sur soi-même et sur le monde le regard de Méduse…1« 

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Filets de voix

Je voudrais évoquer des voix écrites. Des voix au fil de la plume. Des filets de voix qui sont des filets d’encre. Des voix dont le paradoxe est d’être silencieuses . Non pas de celles qui s’adressent à quelqu’un en particulier, mais de celles qui s’impriment pour quiconque sur le papier… Ces voix ont en commun de ne pas parler : elles chantent, elles récitent, elles lisent, elles prient, elles se font poème…

Paul Valéry et la voix idéale

Le poète, volontiers, parle tout seul. Il s’adresse aux arbres, aux morts, aux dieux. Autant dire à personne. Il arrive qu’il compose et chantonne, comme Apollinaire, ses vers en marchant. Il est avant tout une voix. Tel Orphée, une « belle voix » Observons à ce propos que la catégorie de la voix s’attache volontiers au poète quand celle du style caractérise le romancier. Ne parle-t-on pas du style de Flaubert ou de Proust et de la voix de Hugo ou d’Apollinaire ? C’est là une façon de lier plus étroitement la poésie au subjectif aussi bien qu’au souffle vital, à la respiration du sujet ou à la matérialité des sons. Organiquement liée au chant par sa longue histoire, et ayant pour référence ou modèle très ancien la voix humaine, la poésie représente dès lors aussi bien le côté sensible que le côté idéal du langage.

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Le Clézio lecteur de Michaux

Portrait d'Henri MichauxEn 1964, Jean-Marie Georges Le Clézio avait consacré son mémoire d’études supérieures à l’analyse de « la solitude dans l’œuvre d’Henri Michaux ». Quatorze ans plus tard, il réunit aux éditions Fata Morgana, sous le titre Vers les icebergs, en les faisant précéder d’une brève introduction, deux essais très libres que lui ont inspirés deux œuvres de Michaux : « Icebergs », court poème en prose de quatre paragraphes, écrit en 1934, extrait de La nuit remue, et « Iniji », long poème en vers d’une dizaine de pages, publié en 1962 dans Vents et poussières, puis repris en 1973 dans Moments.

Ces pages d’Henri Michaux ne sont pas sans parentés avec le thème sur lequel avait travaillé l’étudiant Le Clézio ; elles constituent en quelque sorte deux expressions complémentaires du motif de la solitude : l’une figurée par la masse d’énormes blocs de glace dérivant silencieusement dans la nuit hyperboréale, « Solitaires sans besoin », « libres de vermine[1] », l’autre incarnée par une figure de petite fille sortie du fond des âges, « Iniji », dont le poète réveille la voix perdue, étrange et étrangère, presque incompréhensible…

Le Clézio ne propose aucun commentaire sur la forme de ces poèmes, non plus que sur leur provenance ou contexte. Il ne les étudie pas, ne les analyse pas. De son propre aveu, son ambition n’est pas critique. Inversement proportionnel à la longueur du poème qui l’a suscité (19 pages pour « Icebergs », 7 pages pour « Iniji »), chacun des deux textes qu’il compose constitue un contrepoint original et donne à entendre un écho singulier, une simple expérience de lecture devenue travail d’écriture… Continuer la lecture

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Paul Valéry, une poésie privée d’espoir

Comme celle du dieu romain Janus, la figure de Paul Valéry présente deux visages opposés, l’un qui regarde vers l’avant et l’autre vers l’arrière, l’un « moderne » et l’autre ancien. D’un côté, un poète senti comme désuet, et qu’on ne lit plus sans ennui, hormis quelques vers toujours répétés -et cette réduction même est significative : elle enterre l’oeuvre poétique sous un « toit tranquille où marchent des colombes ». De l’autre, un penseur et un critique salués comme exemplaires, que l’on ne cesse d’invoquer à tout propos, et dans l’oeuvre de qui on puise comme dans un inépuisable gisement de citations qui font le régal des lettrés. Continuer la lecture

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Le sourd travail du deuil et de la parole

Les livres publiés par Benoît Conort dessinent un itinéraire obstinément attaché à « creuser le noir » et qui se trouve par ailleurs brisé, comme affaissé en son milieu, affecté par une brutale déperdition poétique (ou du poétique), cependant qu’un changement de rythme ou de régime y fait entendre une voix plus discordante et brusque. À l’évidence, cette œuvre présente une cassure, et comme un changement d’esthétique dont témoigne l’écriture de cette vie est la nôtre (Champ vallon, 2001). Y a-t-il rupture, bifurcation soudaine, ou faut-il plutôt considérer cela comme le résultat d’une évolution, d’une aggravation ?

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Apollinaire en Arlequin

Observations sur le lyrisme de  Guillaume Apollinaire dans Alcools

Jean Cocteau saluait en Guillaume Apollinaire « le lyrisme en personne ». Et il précisait : « Un très grand personnage, en tout cas comme je n’en ai plus vu depuis. Assez hagard, il est vrai (…) Il traînait sur ses pas le cortège d’Orphée »
L’auteur d’Alcools dessine en effet une forte figure de poète, inspiré, indépendant et fantaisiste. A la différence de son contemporain Paul Valéry, Apollinaire a revêtu sans aucune réticence le costume du poète, en dépit de ce qu’il faut bien appeler la perte de son aura (son statut électif et sacré de tête inspirée touchée par un rayon divin) qui date, on le sait, de Baudelaire … Mieux, Apollinaire paraît avoir redéfini la capacité prophétique qui s’attache à la fonction poétique, tout en exagérant délibérément la part de fabulation (l’histrionisme) qu’elle suppose. Continuer la lecture

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Le récit énigmatique

Une odeur humaine d’Esther Tellermann (éditions Flammarion), est un étrange récit conduit par une prose elle-même très singulière. C’est là une prose coupante et liée à la fois, que l’on est tentée de dire « poétique », non pas par sa richesse de rythmes ou d’images, mais par ses bifurcations soudaines, son rythme syncopé, sa précipitation nerveuse qui déjoue l’emprise… Le sujet semble y apparaître parfois pour aussitôt disparaître, à peu de chose près insaisissable, à l’instar de la figure récurrente qui dès les premières lignes de ce récit disparaît dans les vitres des boutiques devant lesquelles elle circule, revenant donc pour se perdre… Se « porter manquante », n’est-ce pas là le sujet véritable de ce livre ? Récit de dépersonnalisation, en quelque sorte ? Ou bien récit dont le sujet serait le sujet du poème : ce « je est un autre » cher à Rimbaud ? Il semble bien que pour Esther Tellermann celui qui écrit laisse parler l’autre en lui. Elle observe dans un entretien avec Patrick Née que l’écrivain fait l’expérience d’un vacillement, d’une dépersonnalisation fugace propre à accueillir la mémoire collective portée par la langue. N’est-ce pas la meilleure porte d’entrée dans son écriture, dans son œuvre que celle qui donne sur ce geste conduisant à se séparer de soi, se césurer, s’absenter « pour entendre dans la langue un destin universel » Esther Tellermann dit encore : « Le poème est témoin, dans l’étroitesse de son acte, dans son action restreinte, d’un sens fracturé, défaillant. C’est cette vérité défaillante qui pense le poète, l’excède, excède la prose quotidienne de son ego, sa rancœur, son ressentiment face à un innommable déserté par les dieux. » Continuer la lecture

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L’amour de loin

Lettres à une amie vénitienne de Rainer Maria Rilke
(Briefe an eine venezianische Freudin)

Édition allemande (traduction par Margret Millischer) Leipziger Literaturverlag.

Le texte qui suit constitue la préface de cette traduction allemande :

En 1907, lors d’un bref séjour à Venise, Rainer-Maria Rilke est logé dans une petite maison rose donnant sur les quais du Zattere par les deux sœurs d’un marchand d’œuvres d’art, Pietro Romanelli. L’aînée se prénomme Anna et la cadette Adelmina. On les surnomme Nana et Mimi. Rilke tombe très vite amoureux de la plus jeune dont le frappent la beauté et les dons musicaux.
Dès le 26 novembre, il lui déclare son amour, mais en précisant aussitôt la signification particulière qu’il donne au verbe « aimer » :

« Il faut resituer ce mot dans son ancienne grandeur : c’est pour cela que je le prononce, de loin : parce que j’ai pris sur moi toute ma solitude ; de près : parce que ceux que j’aime m’aident infiniment à la supporter. » Continuer la lecture

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Autoportrait au soleil couchant

A celles et ceux qui se demandent si la poésie contemporaine peut encore réserver des surprises, je conseille la lecture d’Autoportrait au soleil couchant de Gérard Noiret. Ce recueil qui vient de paraître aux éditions Obsidiane tient à  la fois du jeu de construction et de la partie de cache-cache, sans pourtant que le formalisme y pèse jamais sur la lecture ni ne prive le lecteur d’un rapport singulier à l’univers intime de l’auteur.
Curieux des dispositifs et des systèmes auxquels s’attache nécessairement l’écriture poétique, Gérard Noiret a fait le choix de distribuer ses propres textes en une anthologie de quatre poètes publiés par la soi-disant collection des Colosses de Memnon que dirige André Journoy. Le soi-disant critique Christian Lachaud s’en explique dans une préface où il justifie son choix et indique l’orientation de cette anthologie :
« Les colosses de Memnon est une référence qui fait sens avec ma recherche d’un lyrisme critique, susceptible de dépasser les objections de l’ancienne avant-garde comme les diktats d’un postmodernisme voué à  la technique et aux spectacles ». Continuer la lecture

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Dix secondes Tigre

« Qui en toute sa vie eut seulement dix secondes tigre? » Cette question d’Henri Michaux, placée en épigraphe, donne son titre au livre de poèmes de Jean-Marc Sourdillon, auteur « rare » comme on dit, publiant peu, mais pour qui le poème est une respiration. Dix secondes tigre, dix secondes extrêmes, de brûlure et de fascination, où le temps, incendié, se consume, où la vie se fait tendre proie de son propre cri…

Ces dix secondes donnent le ton, le rythme, la vitesse parfois de ce livre où chaque poème fixe un saisissement, et comme une « déflagration silencieuse » : la floraison du forsythia dans le ciel de mars, trois adolescentes qui bavardent dans une odeur de lilas, la lumière en septembre… Mais Jean-Marc Sourdillon ne s’en tient pas à  ce qui pourrait n’être qu’une succession de choses vues, de circonstances plus ou moins surprenantes, ou de sensations vives suscitant l’écriture : il débusque dans ces instants la seconde tigre, c’est-à-dire la syncope, le soudain coup de fouet, comme une violente décharge de désir et de douleur qui réveille et réoriente fugitivement l’existence. En chacun de ces textes, qu’il soit écrit en prose ou en vers, une concordance s’établit tout à coup entre les réalités perçues avec acuité et la figure incertaine de notre existence:

Verre félé au fond de soi.
Le lilas sur un ciel d’ardoise:
L’exact dessin de la fêlure

La poésie aiguise notre perception du monde. Elle débusque l’imperceptible et cueille comme une promesse de sens à  même les choses. Elle est, sous la plume de Jean-Marc Sourdillon, de l’ordre de l’étincellement lucide. La voix est simple, familière, toujours attentive aux êtres et à leur sort. Loin d’offrir des échappatoires, et se complaire à  ses propres reflets, elle incite à  aller toujours plus avant. « Tout est révélation », dit-elle, « pourvu qu’on sache le prendre à l’état naissant ».

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