Autoportrait au soleil couchant

A celles et ceux qui se demandent si la poésie contemporaine peut encore réserver des surprises, je conseille la lecture d’Autoportrait au soleil couchant de Gérard Noiret. Ce recueil qui vient de paraître aux éditions Obsidiane tient à  la fois du jeu de construction et de la partie de cache-cache, sans pourtant que le formalisme y pèse jamais sur la lecture ni ne prive le lecteur d’un rapport singulier à l’univers intime de l’auteur.
Curieux des dispositifs et des systèmes auxquels s’attache nécessairement l’écriture poétique, Gérard Noiret a fait le choix de distribuer ses propres textes en une anthologie de quatre poètes publiés par la soi-disant collection des Colosses de Memnon que dirige André Journoy. Le soi-disant critique Christian Lachaud s’en explique dans une préface où il justifie son choix et indique l’orientation de cette anthologie :
« Les colosses de Memnon est une référence qui fait sens avec ma recherche d’un lyrisme critique, susceptible de dépasser les objections de l’ancienne avant-garde comme les diktats d’un postmodernisme voué à  la technique et aux spectacles ».
Les lecteurs familiers de l’oeuvre de Gérard Noiret reconnaîtront  les inflexions critiques ou les parti pris qui lui sont chers, tout comme ils ne manqueront pas de discerner derrière les hétéronymes des quatre poètes rassemblés par le chimérique Christian Lachaud certaines figures de la poésie actuelle. Je laisse aux lecteurs le plaisir du jeu de piste, tout en précisant que le plus remarquable n’est ici nullement ce qui pourrait s’apparenter à un savoureux pastiche, mais le maintien d’une écriture et d’un univers qui sont en tous points ceux de l’auteur du livre, Gérard Noiret lui-même. Ce recueil justifie parfaitement son titre : il constitue un autoportrait de l’auteur, diffracté par les rayons d’un soleil couchant. Quand Noiret se décline ainsi à  travers les apparents choix formels de quatre autres poètes, c’est aussi bien pour lui une manière de reconnaître des parentés et de prêter voix à l’altérité   qui le travaille, que de présenter le poème comme la résultante d’aspirations et de forces variables dont l’auteur n’est pas le seul maître. Ce faisant, Noiret effectue un travail critique : il trace un portrait de la poésie même qu’il met en perspective en en redistribuant à quatre reprises les voix et les formes. Voilà  en tout cas un livre de poèmes « postmoderne » (ainsi qu’on le dit parfois de ces écritures actuelles où le jeu du collage et de la citation est prépondérant) qui est d’une grande virtuosité et qui donne avec intelligence à réfléchir sur le fonctionnement même de l’écriture poétique.

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