Le sourd travail du deuil et de la parole

Les livres publiés par Benoît Conort dessinent un itinéraire obstinément attaché à « creuser le noir » et qui se trouve par ailleurs brisé, comme affaissé en son milieu, affecté par une brutale déperdition poétique (ou du poétique), cependant qu’un changement de rythme ou de régime y fait entendre une voix plus discordante et brusque. À l’évidence, cette œuvre présente une cassure, et comme un changement d’esthétique dont témoigne l’écriture de cette vie est la nôtre (Champ vallon, 2001). Y a-t-il rupture, bifurcation soudaine, ou faut-il plutôt considérer cela comme le résultat d’une évolution, d’une aggravation ?

À une extrémité, la voix d’une naissante conscience lyrique de la mort, aux premières pages de Pour une île à venir (Gallimard, 1988), ce premier livre où prédominent les images du commencement, de l’orée, et dans lequel se dessinent à la fois un éprouvant « gaste pays » et une espèce de scène primitive où l’enfance est prépondérante, toute peuplée d’ombres et de visages. Dans ce livre, la mort paraît s’éveiller à même l’enfance ; elle s’y ouvre, y étend ses ailes, devient hantise. Elle méduse et impose d’emblée un sentiment intellectuel qui ne variera plus : celui d’une fondamentale ignorance. De sorte que c’est là comme l’archéologie intime d’une rencontre avec la mort, l’autobiographie d’une accession à l’anonymat qui se donne à lire : celle d’un visage qui se voit déjà crâne et « mordu par la pierre ».

À l’autre extrémité, la saturation rhapsodique de cette vie est la nôtre (2001) et d’Écrire dans le noir (Champ vallon, 2006) où la mort, la langue et les bruits discordants du monde composent une même masse sombre, une épaisseur de « douleur sourde douleur lourde ». Et c’est là comme à un creusement de l’insupportable, un enfoncement du tunnel de l’époque dans l’indifférence des millénaires que l’on assiste.

Entre ces deux extrêmes, une évolution, une radicalisation, une aggravation, voire ce qui ressemble à un pivotement, un tournant, constitué peut-être par cette page de Main de nuit ou le NON retentit « bien fort, en noir, accusé de gros traits », ou par cette autre page (il y en a plusieurs de cette espèce) intitulée « Casser les murs » où le cri serre ses mâchoires sur la nuit…

À partir de ce moment, en vérité sans doute insituable, l’écriture poétique, jusqu’alors très tenue ou retenue, savamment composée et distribuée, nourrie de rites et de mythes (Eurydice, Gorgone, Méduse, Lancelot, Narcisse…) et à l’évidence marquée par la noblesse de ton et la solennité de quelques grandes œuvres proches et admirées, celles de Jouve et Bonnefoy, cette écriture paraît céder. Son tissu lyrique se déchire. Elle se découd en « rhapsodie ». Elle « s’évide puis / Déborde tout ce qui est à l’une et l’autre bornes », ainsi qu’il est écrit au dernier vers de Main de nuit. Elle se fait délibérément prosaïque, plus aplatie et plus frontale, moins abstraite, moins lyrique, moins solidaire d’une tradition et davantage tenue à son temps. Plus ironique, plus sarcastique, plus emportée par la colère.

Il suffit de relire successivement le début de Pour une île à venir (Gallimard, 1988) et celui de cette vie est la nôtre pour mesurer cet écart.

S’agit-il d’une métamorphose ? D’une évolution inexorable née du creusement du noir, ou d’une simple péripétie ? L’avenir seul répondra à cette question. Mais elle appelle d’ores et déjà deux remarques.

Tout d’abord – et sans pour autant lier à des inflexions proprement biographiques l’évolution de la poétique de Benoît Conort – il convient de rappeler l’importance prise par l’expérience ou l’épreuve de l’ailleurs dans la maturation de sa réflexion sur la mort et de son écriture, puisqu’il vécut successivement à Ceylan, au Portugal et en Pologne. La relecture d’Au-delà des cercles conduit ainsi à s’interroger : si le noir s’est fait si noir, si radical, tellement dépourvu d’issue ou de contrepoids, n’est-ce pas après que le poète a quitté des yeux le Taj Mahal ou les rivages de Bénarès, décrite dans ce livre comme une « ville forclose, fragile », à la « rumeur indécise quand les transistors se mêlent aux dernières prières, aux cliquetis des vélos noirs anglais dont le haut cadre rigide fait paraître plus hiératiques les cyclistes » ? N’est-ce pas de ne plus avoir sous les yeux cette vie indienne des rives du Gange au « sens si humble, si pauvre et beau de pauvreté », et pour avoir rejoint notre « extrême occident de froid et de grisaille », polonais d’abord, puis parisien, où « le fils de la psy » trépigne grotesquement sur le petit écran dans une chemise hawaïenne en chantant un absurde « Poasis Poasis » ? N’est-ce pas le défaut du mythe et de la religion, le manque de la mystique et du spirituel qui laisse si démuni et désemparé ce rouleur de rivages qu’est le poète, contraint d’aller désormais chercher indéfiniment dans les livres cela même dont un feu fragile projeté par la braise des bâtons d’encens lui communiquait de si près l’image ou le parfum ? Voilà donc Orphée marmonnant les résidus de son chant au milieu des caddies du supermarché après l’avoir écouté aux portes des vieux temples. Et voilà donc la mort que plus rien n’apprivoise…

En second lieu, si l’obsédant creusement du noir constitue l’axe et le mouvement essentiel de l’écriture lyrique de Benoît Conort, il n’empêche cependant ni les jeux de mots, les blagues, les sarcasmes, les inventions, les trouvailles… Deux directions se sont ainsi ouvertes après Main de nuit : la voie rhapsodique et la voie critique. Ce sont deux actualisations et deux jubilations où « la voix néante et la voix rayonnante » se conjuguent, pour reprendre une expression de Conort à propos de Jouve.

La descente dans le noir, si radicalement solitaire soit-elle de bout en bout, donne lieu depuis cette vie est la nôtre à son lot de romances, de rencontres, de communiqués, de citations et de farces. Rien n’est plus surpeuplé que les Enfers, rien n’est plus bruyant… C’est à ce désordre et à cette radicalité qu’il convient de s’arrêter à présent.

L’élégie empêchée

Dans l’œuvre poétique de Benoît Conort, l’élégie paraît être contrariée (ou empêchée) par l’intensité même de l’angoisse. Ce noir est trop noir. Il s’agit de le creuser, non de le chanter. L’élégie, quand elle est funèbre, se retourne sur et vers les morts ; elle médite leur disparition et cite leur existence en exemple aux vivants. Sous la plume de Conort, il s’agit plutôt de faire parler la mort directement dans une espèce de prosopopée critique qui ventriloque le sujet lyrique. Le poète est le portevoix, le portefaix de la mort : il en porte le fardeau et la parole.

Cette écriture adossée aux morts « par une forme, une manifestation particulière dans la langue », est définie comme « tissage de la voix des morts », funèbre plus qu’élégiaque, n’ayant pas à déplorer mais à insister, à dire et à dire encore, contre l’oubli coupable. Son projet ou son propos n’est pas réparateur : « la poésie n’est pas consolation », « on ne guérit pas de la finitude » écrit Benoît Conort. Loin de constituer un divertissement, le poème est un rappel à l’ordre de la finitude, voire un « contre-divertissement », si l’on peut hasarder cette expression. Il fonctionne à la manière des memento mori en plaçant la mort sous nos yeux, en nous contraignant à regarder ce dont nous nous appliquons à détourner les yeux.

La poésie ne vient pas garder mémoire de celles et de ceux qui ont disparu, mais « dire l’oubli au sein de la mémoire », l’ictus, le spasme, le point d’étranglement et d’inconsolation. La poésie constitue dès lors précisément le lieu même de l’inconsolable, le lieu le plus douloureux du travail de la langue, là pourrait-on dire où la langue fait mal quand on appuie dessus, comme insiste le poème en appuyant ses mots.

C’est là un travail de la séparation qui s’accomplit, davantage qu’un travail de deuil, un travail de séparation et non de réparation, qui va chercher, retrouver et dire la mort dans le mourir, c’est-à-dire dans l’exister même, dans « le temps de l’exil vivant », qui l’affronte jusque dans l’amour et qui l’éprouve au fond de soi, puisque le trou que creuse la mort est en chacun, puisque la fosse est effectivement commune que creuse le poète.

La poésie vient « énumérer, recenser les séparations », à même les liens : elle creuse et recreuse le sentiment de la disparition, tout comme elle tisse, retisse et détisse le réseau de nos attaches et de nos attachements ; elle se mêle de nos attaches, ou s’emmêle en elles qui ont tant et si directement à voir avec le mourir.

Le poème critique

Un travail élégiaque se poursuit toutefois, épars dans ces pages, notamment à travers le tissage de citations et dans les kyrielles d’épigraphes d’Écrire dans le noir : une mosaïque de propos où se donne à entendre la voix de la littérature. Son passé, sa mémoire. L’élégiaque est au travail également dans les coupes de cette prose, dans cette sorte de pensée critique hachée, dans ce travail stylistique de la séparation.

Il s’agit d’« écrire la poésie », dit Benoît Conort et non pas écrire de la poésie : « mener le sourd travail du deuil et de la parole » en écrivant la poésie, c’est-à-dire en formulant ce qu’elle est, en composant une espèce de poème critique en prose (ou en versets) qui l’analyse de l’intérieur. C’est peut-être cela, écrire dans le noir : écrire sur le noir de l’encre aussi bien que dans l’obscure pensée et pesée de la mort, écrire comme enfermé dans la question du poème qui fait corps et qui fait texte avec celle de la destinée et de sa finitude, écrire dans l’entre-deux de l’essai et du poème. Ainsi le livre est-il composé à même le noir, comme si Conort poursuivait noir sur noir et non pas « noir sur blanc », dans une espèce de redondance qui est avant tout critique.

Cette redondance correspond à la fois à un travail de couper-coller qui opère avec les livres dans Écrire dans le noir comme avec les chansons, les publicités et la rumeur du monde dans cette vie est la nôtre : pratiquant volontiers le coq à l’âne, Conort juxtapose, recycle, raconte. Mais en agissant ainsi il opère une relecture critique, ludique, ironique, de toute une tradition.

Creuser le noir

Le noir est fondamental. Ce n’est pas seulement celui de la conscience funèbre, non plus que celui de l’encre ; c’est le noir de notre condition : ce manteau sombre, cette épaisseur, cette inépuisable profondeur d’inconnu dans laquelle nous vivons. L’une de nos propriétés les plus remarquables n’est-elle pas de savoir que ce monde est inconnaissable ? Nous ne pouvons que creuser le noir.

Comme le dit très nettement la première phrase de la quatrième de couverture d’Écrire dans le noir, ce livre fait le tour de cette phrase qui déjà définissait le programme de Main de nuit : « creuser le noir ». Il la tourne, la retourne, la fait tourner par ses tours et ses tournures de langue. Il la retourne en tous sens, l’examine, la fait parler.

Creuser ainsi le noir a pour conséquence le fait que le poème, en même temps qu’il dit le nom des choses, dénonce sa propre illusion : il reconnaît n’être qu’une pauvre affaire de signes, exercer un semblant de maîtrise. Cet habile en langue qu’est le poète n’a en vérité rien d’autre à énoncer que « notre inhabileté fatale ».

Comment pourrait-il encore être question de chanter quand le poème donne ainsi à éprouver si directement le périssable et le funèbre ? « Dans l’épouvante ou le consentement », la poésie en vient à balbutier. Elle n’a que des mots hésitants et des phrases approximatives. Elle n’a qu’un « chant disjoint » à faire entendre. À moins qu’elle ne soit tentée par le cri : ce NON brutal et définitif qui retentit dans Main de nuit et qui travaille à disloquer la phrase, à défaire le phrasé.

 

Pourtant, sous la plume de Benoît Conort, il est un lyrisme qui naît dans le noir, une parole qui « s’élabore dans le silence » et que meut « ce qui la nie ». Ce lyrisme s’élève de profundis, du fond de la condition humaine, depuis son fond béant pourrait-on dire, ou son sans-fond. C’est un lyrisme dépourvu d’appui et qui fait contrepoids ou contrefeu à l’aspiration du nada.

C’est un lyrisme que je dirais volontiers fait de ruades, les ruades de cet âne qui s’appelle « Patience » et que Kant croise à la page 47 d’Écrire dans le noir : cet âne qui rue dans la folie et qui est comme la forme animale de l’âme.

Il y a de la ruée et de la ruade dans l’écriture lyrique de Benoît Conort. Et cela éclaire jusqu’à la forme même de ses versets (pareils à des ruées de langue) aussi bien que son goût pour ces poètes et prosateurs intempestifs que sont Paul Claudel, Léon Bloy, Charles Péguy…

Certes, Benoît Conort n’est pas un poète élégiaque, si l’élégie est plaintive, volontiers complaisante et peu ou prou poseuse. Ce poète est à l’évidence plus proche de Rimbaud que de Verlaine, peu enclin aux ciels brouillés et aux soleils couchants. Ainsi écrit-il que : « La poésie atteindra l’expression spirituelle par l’interpellation, toujours à recommencer, d’un silence rétif, d’un espace maternel agressif, façon de ne pas dissoudre et que s’entrechoquent les aspirations simultanées et plurielles de l’être ».

Il y a de la tension, de la colère, sous la plume de Benoît Conort, voire une espèce de nervosité ou de rage qui fait de la page un lieu d’entrechoquement et de ruade, un espace intempestif où les motifs, les idées, les images viennent, parfois mêlées aux bruits et aux nouvelles du monde, comme en désordre, et où le dernier mot revient au silence.

C’est une colère fondamentale, une rage de coups de faux contre la falsification à laquelle la vie même est condamnée :

 

Par défaut

nous ne vivons que faux-fuyant

ce sont les faux de la mort

veillant notre mort

les faux-semblants (MDN, 32)

 

Ces faux semblants et faux-fuyants constituent la matière hétérogène et dérisoire de cette vie est la nôtre. De sorte que l’on pourrait décrire ainsi le mouvement de l’écriture dans l’œuvre de Benoît Conort :

Au commencement est le silence, un sentiment de deuil fondamental, un rapport radical à la mort vis-à-vis duquel toutes les affaires et tous les discours humains sont à la fois perçus comme dérisoires et émouvants. Ce deuil fondamental est un impitoyable critère pour apprécier la vanité des entreprises et l’outrecuidance de certaines conduites.

Une colère générée par ce fond funèbre d’où procède la parole lyrique, tant pour fustiger ceux qui oublient la vérité de notre condition que pour viser l’expression spirituelle…

Un silence vers lequel il s’agit de s’en retourner, que l’on veut approcher du plus près, puisque pour Benoît Conort, écrire, c’est « apprendre à se taire, atteindre au silence ». La poésie, « parole première […] ne se dégage bien que sur beaucoup de silence ».

Ce rapport au silence, ou ce désir ultime du silence, me paraît constituer la véritable enveloppe d’une œuvre dont la pensée de la mort est le noyau. Serrée comme elle l’est autour de son « cœur d’angoisse », l’écriture ne peut guère se sentir que de trop, inutile, vide et veuve, et bavarde pour rien : « Vide, le mot vide, la vacuité, vacuité même, la viduité (veuf même de cela, ayant perdu jusqu’à la perte), penser à perte de vide, comme se vident le temps, le jour, le sens, le corps et les humeurs ; corps se vident, sens se dévident, cela tourne dans l’espace vacant. » (EDN, p. 72)

Là s’éclaire la cassure ou l’affaissement lyrique de l’œuvre. L’évolution de Benoît Conort donne à percevoir un mouvement qui va bien au-delà des fréquentes prétéritions des poètes (le « je ne suis pas poète » de Valéry ou de Michaux), et qui conduit à quitter de l’intérieur la poésie, à retourner contre elle son encre après l’avoir désaffublée, peut-être à la changer en autre chose.

Voici le poète contraint de désécrire… ou d’écrire sa désécriture… Certains diraient à (se) déconstruire, pour parvenir à un portrait tout ironique de l’artiste en Castafiore…

L’encre a rencontré son noir, un noir plus noir que le sien : « dans ce noir plus noir que le noir, dans ce noir qui ne réfléchit pas la lumière, ne la restitue pas, l’absorbe sans retour, dans ce noir redoublé d’ombre […] » c’est le « corps noir de la mort » (EDN, 76) qui se montre. Le peu, le très peu, que nous en pouvons percevoir ou connaître…

Jean-Michel Maulpoix

Cet article a été publié dans le numéro 41 de la revue « Nu(e) consacré à l’oeuvre poétique de Benoît Conort

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