La courbe de l’horizon

Cassy est un petit port de pêche au fond du bassin d’Arcachon. C’est là qu’Henriette Lambert vient recueillir chaque été, sur le motif, l’écho du dialogue de varech et de ciel, de glaise et d’océan, brossé par de grands coups de vent, qui se propage dans  ses tableaux. C’est de là qu’elle rapporte cet espèce d’horizon courbe que ses pinceaux tracent et retracent avec tant d’insistance : de l’espace, beaucoup d’espace se déploie sur ses toiles de petit format. C’est de là aussi que provient, pour l’essentiel, la curieuse topographie de parcelles colorées qui s’organise dans ses tableaux et que l’on pourrait croire vues du ciel, plantées de maisonnettes et de constructions frêles, de cabanes de guingois ou des pilotis d’une jetée de bois, parfois traversés par la silhouette d’un cycliste, le chaland d’un ostréiculteur, ou l’aile d’un avion.

L’œil qui hésite un instant entre la perception d’une amplitude et le discernement des détails se voit ici contraint d’accommoder le moindre et l’immense ; il lui faut réviser ses échelles, afin d’appréhender au plus près du grand espace vide et comme inachevé l’émouvante trace humaine… Au tableau comme au poème, de larges marges de silence sont nécessaires pour accueillir une juste pensée du monde visible.

Composer, pour le peintre, c’est travailler des valeurs, établir des rapports entre les couleurs, les tonalités. Pour y parvenir, Henriette Lambert efface autant qu’elle recouvre. Elle étend l’espace restreint de la toile, elle dénude, appauvrit et débarrasse le motif de son bavardage pour n’y retenir parfois qu’un vacillement de flamme. Elle travaille avec peu de couleurs, obstinément les mêmes : beaucoup de blanc d’argent ou de zinc, de l’ocre jaune, de l’ocre rouge, du jaune de cadmium clair, de la terre verte, du rouge, du bleu de cobalt et du noir. A l’École des Beaux-arts de Bordeaux où elle étudia la fresque, elle apprit cette économie de moyens qui n’est pas chez elle une technique ou une coquetterie mais une ressource et une façon d’être, confirmée de tableau en tableau et tant de fois vérifiée au cœur même de l’existence. Dans la région des Hurdes, par exemple, en Extremadoure, brûlée par le soleil, où naguère elle vécut trois mois dans un petit village que ne desservait ni le train ni l’autobus et où les habitants avaient bâti leur maison de leurs propres mains.

Bâtir de ses mains, telle est bien la tâche que paraît s’être fixée Henriette Lambert. Avec un soin patient, elle se fait l’artisan du visible. Peintre méticuleuse aux mains d’ébéniste, elle dispose, elle ajuste.  Il en va des tableaux comme de ces petits meubles qu’elle confectionne elle-même avec des caisses de vin de Bordeaux.  Et ce n’est évidemment pas le fait du hasard si l’on entre comme dans un tableau dans le minuscule appartement où elle habite, depuis la fin des années 1950, rue Linné, à Paris. C’est le même monde ocre et gris bleu, homogène et apaisant, où sont disposés  quelques objets simples et familiers, choisis avec grand soin : des pots, des assiettes, des ustensiles de cuisine en bois, quelques outils. Une maison de poupée ? Certainement pas, car il n’est rien de puéril ni de mièvre ici, rien de complaisant ni d’artificiel : seulement de la justesse. Pas une odeur, pas une tache. Rien qui donnerait à penser que l’on se trouve dans l’atelier d’un peintre. Simplement un endroit où vivre et travailler.

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