La planète du bleu

A l’occasion de la réédition aux éditions du CNRS du livre d’Annie Mollard-Desfour Le Bleu, préfacé par Michel Pastoureau, on trouvera ici l’épilogue que Jean-Michel Maulpoix a donné à cet ouvrage…

Le bleu est omniprésent dans notre culture. Son statut enviable de couleur préférée a une conséquence singulière : souvent célébré par les poètes comme la teinte même de l’idéal, il participe aussi très activement à la vie de tous les jours, au point qu’on pourrait le dire divisé entre lyrisme et prosaïsme…

Au rouge et au vert, par exemple, s’attachent des valeurs relativement simples. Le feu, le danger, la passion sont d’une même espèce. L’herbe et l’espérance ont à coup sûr quelque chose à voir ensemble. La face concrète et la face symbolique de ces couleurs paraissent unies logiquement. Mais quel rapport existe-t-il entre l’ironie de « l’éternel Azur » qui accable Stéphane Mallarmé et le  compteur bleu, ou le numéro de téléphone, lui aussi « azur », qui permet le partage des coûts entre l’appelant et l’appelé? Quelle relation entre l’uniforme de la gendarmerie, les lointains maritimes et la carte bleue? Sûrement pas l’apaisement, la douceur ou l’idéalité… Il semble plutôt qu’il existe un bleu lyrique et un bleu pratique, si ce n’est officiel, dont on est en droit de penser qu’ils n’ont rien à voir ensemble.

Il n’est pourtant pas sûr que cette opposition soit aussi radicale, ni ces deux espèces de bleu à tout jamais incompatibles…

 L’on pourrait tout d’abord déduire de cette suite de juxtapositions étranges,  que le bleu est resté une couleur aimable, modeste, fort peu imbue d’elle-même, en dépit des attentions dont il est l’objet de la part des poètes : il se partage sans honte entre l’administration et la spiritualité…

En second lieu, le fait que le bleu soit la couleur vestimentaire la plus portée, celle du vêtement de travail de l’ouvrier (bleu de travail, bleu de chauffe, ou cols bleus), aussi bien que du manteau du Roi ou de celui de la vierge Marie, confirme son caractère consensuel, son ouverture d’esprit, voire sa neutralité : à l’image de ces « casques bleus » qui viennent en temps de guerre s’interposer entre les belligérants, le bleu se trouve en occident au centre de toute une série de codes sociaux et culturels.

En poursuivant dans cette voie, on pourrait retrouver les valeurs mariales de douceur, de tendresse et de paix jusqu’en certaines des affectations les plus prosaïques de la couleur bleue : piste bleue facile au skieur débutant, ou carton bleu qui récompense le fair-play des joueurs de football (hélas moins connu que les cartons jaunes ou rouges)… Bienveillant et pacifique, le bleu connote la facilité des corps et la paix des âmes, quand ce n’est pas la candeur et la timidité – ce qui par ailleurs ne l’empêche nullement d’être aussi, mais cette fois pour de simples raisons physiques, la couleur des ecchymoses…

Enfin, pour lier définitivement le bleu prosaïque et le bleu lyrique, il convient également de reconnaître combien cette couleur paraît avoir vocation au cliché. A force d’être dite « poétique », voilà qu’elle est devenue dans sa version la plus galvaudée, la couleur triviale du poétique : un certain sentimentalisme, de l’idéal et de la douceur à bon marché, tout droits issus des romans à deux sous du passé (romans roses, ou petits livres bleus naguère vendus par colportage)… Comment n’auraient-ils pas été bleus, ces stores de soie dont Emma Bovary rêvait qu’ils dissimuleraient un jour ses amours dans des chaises de poste filant vers des rivages heureux ?

Qu’on se le dise : le bleu est partout ! Et ce ne sont pas les photographies prises par les satellites de la Nasa qui démentiront les mots du poète : « la terre est bleue comme une orange »… Le bleu est notre milieu, tant par la place qu’il occupe dans notre culture qu’à cause de la superficie des océans sur notre planète, ou de la présence d’oxygène dans notre atmosphère (certains savants ont pu montrer que ses molécules diffusent en bleu le rayonnement solaire)… Faut-il en conclure que le bleu soit la couleur même de notre respiration ? Il est à coup sûr celle d’une large part de notre imaginaire et de notre pensée.

Mais, à propos, où commence le bleu du ciel ? En levant les yeux vers l’Azur, les beaux jours, en été, je me pose encore parfois cette question enfantine. N’est-il pas la teinte même que prend l’air que nous respirons? Simplement de la transparence qui s’empile sur de la transparence ? Et cet Azur vers lequel Mallarmé rêvait de s’enfuir n’est-il pas là, autour de nous, si ce n’est en nous, à même nos souffles et nos voix ? Dans ses Conversations dans le Loir et Cher, Paul Claudel faisait dire à l’un de ses personnages « Le bleu est l’obscurité devenue visible ». N’est-il pas plutôt la couleur de la transparence qui devient visible…

Qu’elle puisse ainsi être à la fois lointaine ou très proche, peut-être est-ce là en définitive ce que cette couleur a de plus plaisant. Plus que l’espace tendre et ductile qu’elle vient ouvrir à la rêverie, c’est ce rapprochement curieux de l’idéal et du trivial qui devrait nous la rendre chère… belle comme la rencontre d’une aigue-marine et d’un air de blues dans un champ de lavande… Davantage que la couleur du sublime, le bleu ne serait-il pas celle des courts-circuits les plus éclairants (et parfois les plus drôles) entre l’inaccessible et le très proche, le poétique et le prosaïque ? Religieux, le bleu ? Oui, sans doute, mais moins parce qu’il représente pour certains croyants la couleur même de la dévotion que pour sa capacité à relier…

Il serait donc stérile de réduire le bleu à l’imagerie sentimentale qu’il semble appeler de ses vœux. C’est une couleur gigogne ou valise, aussi indéfiniment nuancée au plan chromatique (bleu lavande, azur, pers, cobalt, lapis, turquin, myosotis, outremer…) qu’au plan sémiologique. Son lexique est si nombreux qu’il tend vers la collection : de fleurs, de matières, de tissus, de pays (Provence, Ile de France, Méditerranée, Californie…). Et souvent il vient se poser là où on ne l’attend pas, pour prêter à la perception une sensibilité plus aigüe et discerner des éclats, des lueurs : (bleu ardoise, bleu pétrole, bleu glacier, bleu acier…)  Il participe activement au travail perceptif et à la connaissance du monde. Ses qualités pédagogiques ne sont pas négligeables. D’ailleurs, par le passé, les écoliers longtemps eurent des taches bleues au bout des doigts…

En recensant très minutieusement les expressions et les tournures auxquelles le bleu est attaché, ce que montre en fin de compte le travail d’Annie Mollard-Dufour c’est que la vérité et la richesse d’une couleur se situent du côté de son lexique, tout autant que dans son histoire et son imaginaire. Au moins autant que la couleur elle-même, les mots qui la désignent donnent à rêver…

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