Paul Celan « dans le secret de la rencontre »

D’un poème de Paul Celan à l’autre, le « je » et le « tu » sont en dialogue, et c’est grâce à ce dialogue que le cœur dur et gris de l’écriture parvient à battre encore. Que le « tu » soit celui d’une adresse amoureuse, qu’il interpelle la mère morte, le lecteur présent, ou le « Seigneur » absent, qu’il s’adresse aux choses mêmes, ou qu’il constitue une espèce d’intime interlocution semblant souvent mettre aux prises le sujet historique et le sujet lyrique, c’est en quelque sorte sous sa conduite que l’œuvre poétique de Celan se développe, comme aimantée tout entière par l’Autre et gouvernée par un principe de réciprocité. « Je suis toi quand je suis moi » écrit le poète dans « Éloge du lointain » (p. 43). Ainsi que l’observe Martine Broda, « dans le dialogue du destinateur et du destinataire, c’est le poème qui élit l’Interlocuteur. »

Et c’est toujours à la communauté humaine dans son ensemble que s’adresse le poète. Chacun entend pour soi les mots qu’il écrit, surtout lorsqu’un « tu » confère au lecteur le statut d’interlocuteur fictif.C’est en s’interpelant lui-même que le poète se met en chemin vers autrui, et c’est aussi bien en débusquant autrui qu’il accède à lui-même.

La poésie est « tendue vers… »

Sans doute cet insistant tutoiement donne-t-il accès à l’un des caractères fondamentaux de la poétique de Paul Celan, et peut-être à l’un de ses apports essentiels : plutôt que tendu par (un couple de forces, quelque conflit interne entre proche et lointain, réel et imaginaire, « spleen et idéal », par exemple…), le poème est tendu vers. Il convient d’entendre cette expression au moins dans trois sens, ou dans trois directions :

  • En premier lieu, la poésie est un effort d’orientation. C’est l’idée que formule Celan dans son « Allocution de Brême » quand il écrit : « Dans cette langue j’ai essayé durant ces années et les années qui suivirent d’écrire des poèmes : pour parler, pour m’orienter, pour savoir où je me trouvais et vers où j’étais appelé, pour projeter de la réalité à mon devant » (M, p.57). C’est dire que la table d’écriture fait office pour le poète de table d’orientation. La poésie s’efforce d’apercevoir la direction prise par l’existence. Elle tente en quelque façon de lire dans les lignes qu’elle trace comme dans les lignes de la main. Elle dit comment s’en va la vie (M, p.71).
  • En deuxième lieu, la poésie est tendue vers un autre. Elle est en quelque manière tendue comme « une poignée de main », elle met le « cap » sur l’autre et espère atteindre un jour « un Tu à qui parler ». Car les poèmes « sont aussi des présents – des présents destinés aux attentifs. Des présents porteurs de destin. » (M, p. 44). Dans son « Allocution de Brême », Paul Celan reprend le motif du poème assimilé à une bouteille jetée à la mer, déjà développé notamment par Alfred de Vigny dans Les Destinées et par Ossip Mandelstam: « Le poème peut, puisqu’il est un mode d’apparition du langage et, comme tel, dialogique par essence, être une bouteille à la mer, mise à l’eau dans la croyance – pas toujours forte d’espérances, certes, qu’elle pourrait être en quelque lieu et quelque temps entraînée vers une Terre-Cœur peut-être. Les poèmes sont aussi de cette façon en chemin : ils mettent un cap » (M, p.57).
  • La poésie, enfin, est une recherche. Ou, pour reprendre un mot de Baudelaire, elle constitue l’espace d’une indéfinie « chercherie ». Selon Maurice Blanchot, les mots sont « joints pour autre chose que leur sens, seulement orientés vers. » Ils font mouvement, vers le sens comme vers la réalité, telle est leur propriété la plus éminemment poétique.

Ainsi tendu vers, interpellant et interrogeant, le poème « devient un dialogue – souvent c’est un dialogue désespéré (M, p.77)», car de ce dialogue sans réponse il ne subsiste en vérité que la tension. Et si le poème peut être dit « dialogique par essence » (M, p.57) c’est parce qu’il est « un mode d’apparition du langage » : on y assiste sur le papier à l’effort singulier de prendre langue. Que ce soit avec le monde extérieur ou avec soi, qu’il s’agisse de s’adresser à ce qui existe, à ce qui n’est plus, ou à ce qui n’est pas encore, la poésie réside avant tout dans une façon singulière de s’emparer de la langue et de lui imposer un traitement particulier, fait de césures et de « boucles » (p.281). C’est notamment pour cela qu’elle a le pouvoir de parler aux morts ou d’interpeller le Dieu absent.

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Cette page est extraite de l’étude que Jean-Michel Maulpoix a consacrée au Choix de poèmes de Paul Celan dans la collection « Foliothèque » aux éditions Gallimard. Tous droits réservés.

Le Choix de poèmes de Paul Celan a paru dans la collection « Poésie/Gallimard », dans une traduction de Jean-Pierre Lefebvre.

Les citations marquées (M) renvoient au volume Le Méridien et autres proses, paru aux éditions du Seuil en 2002.


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