Si elle chante encore parfois, tant bien que mal, et sans trop hausser la voix la poésie est devenue « chant d’en bas », pour reprendre le titre d’un livre de poèmes de Philippe Jaccottet paru en 1977. C’est d’abord dire que le poème s’est fait plus que jamais terrestre. « Comme si un homme très vouté lisait un livre à même le sol. Sa dernière lecture » écrit Philippe Jaccottet dans Et, néanmoins. La parole poétique n’est plus libre de son essor. Elle ne peut plus s’enchanter de son propre pouvoir ni s’enivrer de métaphores comme à l’époque du surréalisme. Elle rencontre à tout bout de champ des bornes. Peut-être même n’a-t-elle plus pour vocation que cela : tenter d’ouvrir des brèches et rencontrer des bornes…
Voici donc le chant retenu dans l’en bas, limité et contraint. Obligé à un sévère cadastre, il ramasse des miettes de beauté, déchiffre des traces, reconstruit comme le flâneur baudelairien (du poème « Les Fenêtres ») des histoires à partir de quelques indices et de silhouettes entrevues, et pose à ces existences de hasard la question du sens de la vie. Un lyrisme appauvri parle bas et s’attache aux objets les plus humbles de l’existence quotidienne.
Ce lyrisme que je qualifie volontiers de « critique » ne saurait ramender, repriser, le tissu défait du langage et de la subjectivité. Il n’a guère pouvoir d’enchanter. Il sait qu’il n’est plus à même de célébrer, comme naguère, un ordre, une harmonie universelle, non plus qu’emboiter l’intime dans le tout, ou remonter « l’unique escalier, par lequel l’Âme peut trouver le chemin qui la mène à la source de son souverain bien, et félicité dernière » (Pontus de Tyard, Solitaire premier). Plutôt obéit-il à l’aléatoire et au précaire. Il connaît, reconnaît, examine et parfois exalte la finitude. En quelque façon, il prête voix à l’incertitude et l’oubli du sujet, laissé en souffrance dans la langue. « Je frappe à des portes fermées », « je barbouille le mur de mes pleurs », « je ne comprends pas le langage humain » écrit le poète hongrois János Pilinsky. Voilà que la langue familière elle-même se fait étrange, au point qu’il faut au poète réinventer un idiome. C’est de cogner ainsi à des portes fermées et de poser à nu la double question de l’être et du parler que le poème se fait critique.
En un temps de « maigre feu », la poésie est contrainte de s’accommoder de ses contraires : l’ironie et la discordance, la brièveté, l’impersonnalité et la sécheresse. Elle devient un « art du peu », quand elle ne s’écrit pas « au couteau » et « au pire » pour reprendre deux formules de Christian Prigent, en se retournant toute contre le lyrisme et en prenant le parti d’aggraver. Toute une famille contemporaine d’auteurs se rebiffe ou se retourne contre le phrasé de la langue maternelle et travaillent à défaire aussi bien les langues apprises ou les réalités constituées que l’espèce de nappage qu’accomplit le lyrisme.
La poésie cherche une vérité de parole et une justesse de voix, tout opposée aux enjolivements du poétisme et aux excès du pathos et de l’emphase. « Juste de vie, juste de voix », tel est aussi l’espèce d’accord sensible auquel s’attache Philippe Jaccottet, désireux de parvenir à la fois à la juste intonation, à l’intelligibilité, à « l’expression juste » qui rend aussi bien justice à la vie, aux sentiments éprouvés, aux êtres et aux choses mêmes.