Un tu à qui parler

« Les vers sont faits pour être donnés et qu’en échange on vous donne quelque chose qui ressemble à de l’amour » écrit Pierre Michon dans Rimbaud le fils.

Le poème est un curieux objet de langue, généralement de petite taille – on le dira « portatif » – fait pour être porté, appris par cœur, offert, transmis, issu du plus intime de soi et destiné au plus intime de l’autre.

C’est un don fait à quiconque. Le poème appartient à celui qui le trouve, à celui qui le lit et qui peut-être va le faire sien. C’est une Bouteille à la mer  comme le rappelle Ossip Mandelstam dans un essai de 1913 intitulé « De l’interlocuteur » et comme le rappelle après lui Paul Celan dans son « Discours de Brême » :

« Le poème peut, puisqu’il est un mode d’apparition du langage et, comme tel, dialogique par essence, être une bouteille à la mer, mise à l’eau dans la croyance – pas toujours forte d’espérances, certes – qu’elle pourrait être en quelque lieu et quelque temps entraînée vers une terre, Terre-Cœur peut-être. Les poèmes sont aussi de cette façon en chemin : ils mettent un cap.

Sur quoi ? Sur quelque chose qui se tient ouvert, disponible, sur un Tu, peut-être, un Tu à qui parler, une réalité à qui parler. »

Le poème cherche un tu à qui parler. Il ne se contente pas de dire je comme on le croit trop souvent…

Mandelstam : « (…) la poésie en tant que telle aura toujours pour objet quelque destinataire inconnu et lointain en l’existence duquel le poète ne saurait douter sans se remettre lui-même en question »[1]

Le poème porte en lui comme sa raison d’être l’espérance d’être lu.



[1] Mandelstam, De la poésie, p.68.

Ce contenu a été publié dans articles et notes, avec comme mot(s)-clef(s) , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Une réponse à Un tu à qui parler

  1. Ping : Un tu à qui parler : Jean-Michel Maulpoi...