Curieuse situation que celle de l’écrivain (homme, n’est-ce pas, du plus silencieux travail, ou d’un travail qu’il faudrait dire le plus attentif au silence?) conduit, par quelque invitation sociale, à lire publiquement ses propres textes. Quelle espèce de voix donne-t-il alors à entendre? — ni celle du « gueuloir », si, à l’image de l’ermite de Croisset marchant dans l’allée de tilleuls, il a pris, écrivant, l’habitude de parler tout seul, phénomène courant semble-t-il chez les poètes, et de longue date, puisqu’aux animaux ou aux arbres on les entend souvent causer en leurs vers. Cette voix-là ne s’adresse à vrai dire à personne; c’est à la solitude qu’elle parle, ou à ses fantômes, constitutive ou participante d’une intimité nommée « l’écriture »: là, quelque « solitaire » s’avère, comme la chambre, entouré de pénombres et traversé de murmures. Collez l’oreille contre la porte, contre le coeur: imaginez un homme, là derrière, écrivant tout haut ; le battement de cette intimité singulière que vous n’oseriez déranger n’est-il pas, avant tout, une très étrange absence? — ni celle de l’acteur que sa profession conduit à s’approprier momentanément les écrits d’un autre pour les mettre en voix; il doit alors (je le suppose), dans le meilleur des cas, s’entendre parler cette voix adoptive ou adoptée, intervalle encore entre soi et soi, changement d’appuis et dérangement: en faisant sienne la langue d’un autre, on se fait autre, n’est-ce pas, jusqu’en sa propre bouche?

Il s’agit ici, pour l’écrivain devenu lecteur de lui-même, de feindre tout haut d’en repasser par ce moment déjà ancien qui fut celui de l’écriture. Non avec la plume, mais avec la bouche. Faire repasser en son propre corps ce qui en est sorti (ni naturel ni agréable de remâcher ainsi sa langue); peut-être un instant se le réapproprier (mais ce n’est pas sûr), faire mine d’être un « Poëte » (même à effets réduits). Et donner ainsi figure objective (trace sonore) à ce qui était après tout la véritable destination du poème: s’en aller vers un autre, lui parler à l’oreille sans savoir qui il est...

Il m’arriva un soir, à la Maison de la poésie, après avoir patienté quelque temps dans une loge (comme un « artiste » —que je ne suis pas) de lire certains de mes poèmes face à une salle entièrement plongée dans l’obscurité et dont je ne pouvais savoir qui l’occupait (ni combien): ce fut alors comme devant le puits noir de l’encre elle-même que je vins lire, comme devant l’assemblée des lecteurs inconnus, et comme devant la nuit même sur laquelle le poème tente de projeter son faisceau de clarté. Peut-être ne lisais-je, en définitive, que pour moi, ou plutôt pour cette part méconnue de moi-même qui n’a de cesse de prononcer la phrase du désir et qui donc me contraint à continuer d’écrire. Pour simplifier, je devrais dire que les mots, par ma bouche, s’en retournaient alors tout haut vers celui dont ils étaient venus et qu’en vérité je connais bien mal. Peu importait son nom, ni qu’il fût sur la scène ou dans la salle: nous avions chance, en cet instant, de nous entendre, là, tout en bas.