Jean-Michel Maulpoix & Cie

Carnet de bord du site de Jean-Michel Maulpoix

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vendredi 22 février 2008

L'armoire d'Eugène Guillevic

Les premiers vers de Terraqué ont fait date. On les cite volontiers comme exemplaires de l’œuvre de Guillevic qu’ils ouvrent avec une autorité poétique certaine, en affirmant le parti-pris de simplicité de leur auteur. D’emblée, l’attention du lecteur est fixée sur un objet fermé, à la fois familier et lourd de mystère, et qui impose un inquiétant dénuement :

'' L’armoire était de chêne

Et n’était pas ouverte.

Peut-être il en serait tombé des morts,

Peut-être il en serait tombé du pain.

Beaucoup de morts.

Beaucoup de pain.''

Au commencement, il y a donc une armoire. Non pas un menhir de granit, mais cette autre sorte d’objet levé, lui aussi obtus et taciturne, qui contient et rapproche jusqu’à les confondre le vivre et le mourir… Au commencement est une armoire, comme chez Rimbaud, dont le premier poème « Les étrennes des orphelins » évoquait déjà les mystérieux « flancs de bois » d’une grande armoire « sans clef » dont restait obstinément fermée « la porte brune et noire ».

Fascinant contenant que celui-là ! Et dont le contenu ne peut être qu’hypothétique, aussi radical que mystérieux, puisqu’il concerne la vie humaine tant dans son quotidien que dans son inconnu, tels ces « morts » et ce « pain » auxquels songe Guillevic. Autant dire que l’armoire de chêne contient prosaïquement – familialement, ou familièrement, pourrait-on dire – la vie et la mort, la subsistance et la fin des êtres, leur destinée… Elle est une réserve d’énigmes. Est-ce menace ou promesse ? On la sent bienveillante autant qu’inquiétante, et l’on ne sait au juste de quels sentiments l’on pourrait doter cet objet inanimé, ni si cette tentation aurait ou non un sens…

L’armoire est mémoire, ou mémorial, puisqu’elle conserve toute l’histoire passée d’une famille humaine. Mais elle est tout autant une présence d’une disponibilité immédiate, puisqu’on y met à l’abri le pain des jours. Elle assure donc le lien entre ce qui fut et ce qui advient, entre le perdu et le nouveau, comme entre le proche et le très lointain, le simple et le mystérieux… C’est un objet tutélaire, magique, anthropomorphe, une espèce de menhir en bois : un monument de la vie banale. La poésie de Guillevic va en entrouvrir les portes, mais en veillant à ne pas trahir son caractère taciturne, sa qualité de chose…

D’ailleurs cette armoire n’est pas ici considérée, comme chez Rimbaud, par le regard rêveur et triste d’un enfant : elle existe seule, sans personne à ses côtés, et l’unique présence humaine qui s’y attache directement est en vérité une absence : la quantité de morts qu’elle pourrait contenir.

Mieux : c’est elle qui nous accueille au seuil de l’œuvre de Guillevic comme si elle y montait la garde, vigilante et droite à la façon d’une sentinelle, à qui il incomberait de veiller sur l’humanité et sa très longue histoire. Elle est, par excellence, l’objet humain : cette chose inanimée et polyvalente dans laquelle il semble que s’est réfugié l’humain, tel un réceptacle, un berceau ou un sépulcre.

Que fait donc le poème ? Il dit simplement cette armoire et son poids d’énigme. Il la présente sobrement. A sa façon, lui aussi se tient debout, sur la page. Et comme elle il se montre taciturne et mystérieux, comme s’il prenait modèle sur la façon d’être de la chose, et semblait même lui obéir.

mardi 19 février 2008

Le poète impossible

A la réticence à employer le nom de « poète », il est peut-être une explication plus essentielle que toute autre : le poète n’existe pas comme individu (sinon sous la forme de l'image, du cliché). Selon une interprétation romantique que Rilke et Pasternak partagent encore, le seul vrai poète serait Orphée (un mythe, une légende) et ceux qui l’ont suivi n’ont tenté après tout que de réinventer ou retrouver la poésie.

Ici s’impose l’idée que la poésie se réinvente sans cesse, qu’elle n’est peut-être pas autre chose que cette perpétuelle réinvention, voire cet effort d’être poète. Pasternak écrit : « bien que l’artiste soit évidemment mortel comme tout le monde, la joie d’exister qu’il a ressentie est immortelle et peut être éprouvée approximativement par rapport à la forme personnelle, intime, de ses sensations primitives, par un autre homme, des siècles après lui, à partir de son oeuvre. » Poète, écrit-il à Rilke, est celui « qui réinvente sans cesse le contenu de la poésie et en des temps divers porte des noms différents

Le poète est donc l’obligé d’un art et d’une condition qui l’outrepassent singulièrement. Et c’est à ce titre qu’il peut prétendre à une forme d’éternité : son oeuvre transporte la vie bien au-delà de l’existence même de celui qui l’a conçue. Impersonnel est le poète en ce qu’il devient, selon la formule de Tsvétaïeva « un phénomène de la nature »

Et si Tsvétaïeva désigne Rilke comme étant « la poésie personnifiée », c’est parce que son nom, dit-elle, « ne rime pas avec l’époque », mais vient « de toujours ». Et c’est encore comme « une topographie de l’âme» que Tsvétaïeva définit Rilke. Le poète dessine la carte de la condition humaine. Il l’éprouve, il en prend la mesure.

dimanche 17 février 2008

Note sur Paul Valéry

L'oeuvre de Paul Valéry dénoue le drame que formule pour la première fois Baudelaire et qu'exaspèrent Rimbaud et Mallarmé : le drame de l'impossible atteinte de l'idéal, de la fermeture des "altitudes bleues" et du renvoi brutal de l'homme à la dure réalité du terrestre. Valéry s’écarte de ce conflit du dualisme (âme/corps) et de la dualité (ange/bête), si violemment répété depuis le romantisme, en plaçant au centre de sa poétique le "thyrse plus complexe" que souhaitait Mallarmé : tout son travail consiste à associer sens et sensualité (la clef et le serpent retenus comme emblèmes d'une mythologie personnelle), esprit et chair, ligne droite et arabesques… Ainsi l’opposition est-elle dépassée dans la forme, voire en y mettant les formes… Dans la voie ouverte par les tissages et les réfractions mallarméennes, c’est bien la complexité qui prend la place de la dualité ; mais il s’y adjoint le jeu, voire la virtuosité. Le maudit d’hier devient le mondain d’aujourd’hui, et l’écriture bascule du désir au plaisir. Elle se dédramatise, cependant que s’y établit une figure de poète-penseur sceptique et faustien retenant à présent au-dedans de soi tout cela qu’exprimaient ses prédécesseurs, et convertissant en beautés savantes les liens mêmes dans lesquels il est retenu.

Lire également sur ce site : Paul Valéry ou le lyrisme de l'intellect.