La poésie prospère dans nos contradictions. Elle nous connaît mal ajointés et approximatifs. Elle nous sait divisés et souvent douloureux, perdus parmi les antagonismes, et désireux de réparer avec des mots le tissu troué de cette vie.

Si la poésie parle volontiers par comparaisons et par images, c’est que pour définir elle apparie, pour identifier elle rapproche. Comment dire autrement que par des alliances de mots inédites ce qui n’est d’aucun dictionnaire ? La prison heureuse de l’amour, ou la clarté sans lumière qui tombe des étoiles ? On le sait, le sens n’est pas donné préalablement au poème : l’expérience singulière qu’il en fait est sa raison d’être, son aventure chaque fois nouvelle. En sa direction, il se hasarde, osant des couplages, des alliages, et risquant des propositions… Leur degré d’étrangeté et d’incongruité varie selon les âges de notre culture et selon la dureté des oppositions que la langue même doit prendre en compte.

Ainsi existe-t-il au moins deux sortes d’oxymores, à la pointe plus ou moins acérée. L’une est ancienne, l’autre moderne.

Aux temps que l’on dit « classiques », dans une société polie et volontiers précieuse, la première espèce apparie des termes contrastés en visant avant tout la nuance : « doux-amer », « aigre-doux », « clair obscur », c’est un amalgame singulier de qualités qui est recherché, une forme de délicatesse dans la désignation, une manière d’accommoder les contraires et de raffiner aussi bien la perception que son expression.

Il en va autrement aux temps modernes, quand le commerce entre les êtres et le discours des humains sur le monde ne sont plus policés et réglés par la vieille rhétorique, mais font se heurter les désirs aux aspérités du réel et aux turbulences de l’histoire. C’est alors que l’oxymore se fait plus violemment poétique : il en arrive à produire la métaphore d’objets nouveaux par fusion des contraires. C’est ainsi qu’à « l’obscure clarté » qui tombait des étoiles sur la scène du Cid de Corneille succèdent le « soleil noir » de la mélancolie que porte le luth constellé de Gérard de Nerval, ou les « azurs verts » parmi lesquels va se noyer « le Bateau ivre » d’Arthur Rimbaud…

Il ne s’agit plus alors de nuancer subtilement des qualités, mais d’imposer violemment une espèce de nouveau tiers, un enfant chimérique et quelque peu monstrueux, né des noces de l’angoisse et de l’imagination. Le noir soleil nervalien en qui toute clarté vient mourir est d’une ténèbre plus épaisse que toute obscurité réelle. L’antilogie absurde n’est pas loin quand sous la plume d’Arthur Rimbaud se multiplient les « fanfares atroces » et les « beautés hideuses », tel des ulcères affreux suintant sur le corps de la langue…

Imagine-t-on un poète qui ne s’exprimerait plus que par alliances de mots ? « Je ne sais plus parler », confessait l’ardennais, peu avant de se taire… Une absurde folie, tel serait le comble de la logique oxymorique, et peut-être de la poésie portée à son paroxysme de délire et de fureur…

Mais là n’est pas son horizon, puisqu’au « soleil noir » de Nerval et aux « azurs verts » de Rimbaud succède le « soleil de nuit » de Prévert, cueilli à même le quotidien prosaïque : le merveilleux périodiquement menacé d’aphasie ne cesse en vérité de se perpétuer d’âge en âge. Comme la poésie même dont il figure en définitive la capacité à produire de nouvelles entités, par entrelacement, hybridation, combinaison, fusion ou addition, l’oxymore n’est réductible ni au « dérèglement de tous les sens » ni à de sages fleurs de rhétorique. Il manifeste plutôt combien la poésie, et avec elle l’art même, refuse de se cantonner à ce qui est déjà connu, répertorié et raisonnablement balisé, pour s’aventurer toujours plus avant dans un monde plus ouvert et riche de subtilités ou de surprises. Ainsi existe-t-il de « belles inhumaines » et de « funestes bonheurs », de « noirs succès » et « d’adorables prisons », des « paysans de Paris » et des « putains respectueuses », des « bêtes humaines » et de « bons petits diables »… Ce ne sont pas là des chimères ni des inventions absurdes, mais plutôt des vérités cachées, des savoirs pris à contrepied. Le poème retourne les apparences afin d’en montrer la doublure, quand il ne les détruit pas pour les réinventer afin de nous les offrir, autrement sensibles et neuves. Il regarde plus loin que les antagonismes et les incompatibles, du côté des plis, des bosses et des liens. Tantôt il chante, tantôt il claudique, tantôt il résout les conflits et tantôt il les exaspère, car sa parole est active, pressée et désireuse. Elle cherche le monde et s’inquiète : il lui faut dire ce qui échappe, tenter de prêter forme à l’informe. Un oxymore est un éclat de langue, d’une encre plus épaisse et noire : dans l’inconnu, il fait mine d’ouvrir une issue. Mais s’il entre quelque part, c’est en traversant comme une ombre l’épaisseur d’une porte close.

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