Envergure lyrique de Saint-John Perse
Par Jean-Michel Maulpoix, lundi 3 mars 2008 à 21:47 :: Journal anachronique :: #17 :: rss

Le point de vue du lyrisme est tel qu’il embrasse, surplombe, détaille et analyse tout à la fois. On peut le vérifier par exemple à l’ouverture du poème Chronique où l’on voit le poète parvenu au « Grand âge », « un soir de rouge et longue fièvre », faire face à un couchant hémorragique qui paraît envelopper tous les crépuscules (baudelairiens et mallarméens notamment) dans lesquels avaient fini par se noyer les élans lyriques du siècle précédent. Loin de s’avouer vaincu par le Temps, le vieil homme relève la tête et fait face à l’illimité. Il surplombe l’Histoire, il embrasse tous les âges. Et il se tient vis-à-vis de cette amplitude comme un étranger « sans nom ni face », ayant la tâche de désigner et de maintenir l’exigence de noblesse et de hauteur.
Cherche-t-il alors à retrouver la posture romantique du « pâtre-promontoire » chère à Victor Hugo ? Est-ce là une façon de fuir les réalités de son propre siècle ? Par ce regard panoramique, par cette « dilatation de l’œil dans les basaltes et dans les marbres », Saint-John Perse ouvre la chronique de ce qu’il appelle « le grand fait terrestre ». Il assume en vérité la situation d’« héritier sans testament » qui est celle de l’homme moderne à qui sont livrées en vrac toutes les œuvres du passé.
Loin de résulter de quelque visée anachronique, l’envergure du lyrisme persien répond à une nécessité propre à son temps : conjoindre en sa parole les éléments épars du monde, cataloguer les héritages nombreux des civilisations perdues aussi bien que les nouveautés de la jeune Amérique, répertorier les dynasties et les métiers, les mœurs et les songes, les faiblesses et les incuries, afin d’en extraire une espèce de testament. Ainsi est-ce bien de l’homme qu’il témoigne, de son désir et de ses chimères, en brouillant les frontières et les âges, en négligeant les pays et les terroirs, pour ne conserver en définitive que sa capacité d’aspiration.
Embrasser, étendre et élever le point de vue, tel est donc ici le propre du lyrisme qui se caractérise par son essor, son envergure et son étiage : un débit et un niveau de langue (comme on parle du débit et du niveau d’un cours d’eau) sont en cause. Simultanément, la langue et l’être sont l’objet d’une crue ; ils apparaissent en extension, portés par l’amplification jusqu’à un point où l’exclamation seule peut désigner l’espèce de songe qui s’empare du poète.
Là où Pascal clamait son effroi face au « silence éternel des espaces infinis », Perse semble n’éprouver que de l’exaltation. Il prend dans les constellations la mesure de l’être. Le lointain, le très haut, lui donnent l’échelle. C’est à une véritable comparution de l’homme devant l’idée même de la grandeur que l’on assiste, quand au bilan des prises et des biens acquis au fil du temps vécu et de l’histoire humaine viennent se substituer le songe et l’exigence de l’âme.
Ainsi Saint-John Perse remplit-il la tâche qu’il fixait au poète dans le Discours sur Dante : « Tiens large en nous la vision de l’homme en marche à sa plus haute humanité, tiens haute en nous l’insurrection de l’âme et l’exigence plénière du poète » Tenir large et tenir haut dans le verbe une aspiration, tel est l’office de cette écriture poétique pour laquelle il s’agit de « mener à la limite de l’expression humaine cette vocation secrète de l’homme, au sein même de l’action, pour ce qui dépasse en lui l’ordre temporel » . Portée, soutenue par le lyrisme, la parole poétique est par excellence le lieu d’un relèvement. Elle devient puissance de célébration et récitation de la grandeur
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