Que reste-t-il ?
Par Jean-Michel Maulpoix, mercredi 5 mars 2008 à 18:24 :: Journal anachronique :: #18 :: rss
Observation sur le Paris lyrique de Jacques Réda

Que cherche-t-il ? Telle était naguère la question que posait Charles Baudelaire à la déambulation aventureuse du « peintre de la vie moderne », afin d’inscrire dans ses traces sa propre « chercherie » poétique, désireuse de « tirer l’éternel du transitoire » et de capturer ainsi la modernité au hasard des rues.
La grande ville d’alors avait un cœur et des artères, les grands boulevards, où se pressait l’Époque et ses vivantes allégories de l’humaine condition : veuves affligées, « mauvais vitrier », « Belle Dorothée », « Joueur généreux », et bien d’autres…
Que reste-t-il ? Telle serait plutôt la question que vient à présent nous poser Jacques Réda. Une fois usé ou épuisé le combat moral du spleen et de l’idéal qui pesait sur Les Fleurs du Mal, les murs oppressants du Spleen de Paris laissent place aux gravats des Ruines de Paris… Que reste-t-il alors du poème, ou de ce que Baudelaire appelait « le poétique dans l’historique » ? Que reste-t-il à chercher, qui orienterait le voyage et livrerait au passant d’aujourd’hui « le sens de sa marche » ?
Plus question à présent de tableaux allégoriques. A l’œil du baguenaudeur post-moderne n’apparaissent plus de créatures ni de lieux exemplaires, investis d’une valeur morale, susceptibles de se coordonner pour former des figures lisibles et emblématiques. Pas de cygne « évadé de sa cage », mais sur le bord de la fenêtre une pie qui ricane et que Réda épie…
Les grandes identités symboliques qui pour Baudelaire s’appelaient le pauvre, la prostituée, l’enfant, la vieille, ne sont plus sous la plume d’aujourd’hui que des silhouettes incertaines de gens qui font la queue devant une boulangerie de quartier, au mieux ce très républicain balayeur noir portant une casquette aux armes de la Ville et « ayant la haute main sur les bouches à eau de son territoire ».
Quant aux espèces de « chambres spirituelles que devenaient avec Baudelaire la mansarde, le café ou le cimetière, ce ne sont plus que des lieux privés de leur ancienne aura : l’église, la gare, la grande place, le château…
En 1977, lorsque paraissent aux éditions Gallimard Les Ruines de Paris, le poète ne semble plus à même d’entrevoir, comme l’envisageait encore Yves Bonnefoy, son aîné immédiat, la moindre possibilité d’un « vrai lieu » où s’ouvrirait « un pays d’essence plus haute ». La grande ville est creuse et vacante. Tout a déjà eu lieu : le monde est plein de lieux communs.
Commentaires
1. Le vendredi 7 mars 2008 à 16:48, par Céline Barbillon
Ajouter un commentaire