Une saison en enfer, seul livre que Rimbaud ait lui-même publié de son vivant, laisse le lecteur perplexe quant à l’interprétation des véritables intentions de son auteur. Ce ne sont là, si l’on en croit les premières pages, que « quelques hideux feuillets » d’un « carnet de damné » dont Satan, plutôt que d’hypothétiques lecteurs, serait le destinataire. Ce mince volume « atroce », qui revit en la mythifiant et en la dramatisant, l’histoire d’une vocation poétique devenue l’histoire d’une folie, est selon le mot de Verlaine une « prodigieuse autobiographie psychologique » qui paraît en effet dominée tout entière par le sentiment de l’échec et la loi du refus. C’est un ouvrage d’expiation, confessant des excès passés et dressant le bilan des illusions perdues, qui s’achève sur l’imploration d’un pardon. De sorte que l’on est tenté de lire ces pages de 1873 comme une « rétractation», l’amère critique à retardement des deux fameuses lettres de mai 1871 où Rimbaud développait avec un enthousiasme intransigeant son programme de poète voyant à Georges Izambard et à Paul Demeny. Voici, semble-t-il nous dire dans ce réquisitoire, quelles furent les conséquences de mon aveugle parti pris du « dérèglement de tous les sens ». Voici des « souvenirs immondes » : les mensonges dont je me suis nourri, les faiblesses auxquelles j’ai cédé, les désordres auxquels je me suis livré, les souillures dont je fus affecté, et finalement la damnation dont furent victime un cœur et un esprit que torturaient la figure du Christ et la quête de la vérité. Déçu, usé et mortifié, il me faut à présent « enterrer mon imagination et mes souvenirs », cesser de refuser la vie, dire adieu à la poésie trompeuse et étreindre la « réalité rugueuse » !

Une lecture si univoque ne rend pourtant pas compte de la manière dont ce livre « païen » déborde la seule fable autobiographique pour s’en prendre à l’Occident chrétien dans son ensemble. Elle n’éclaire pas non plus la profonde contradiction dont ces pages sont porteuses et qu’elles se gardent bien de résoudre : en même temps que le récit d’une « déchirante infortune » et la quête d’une issue véritable à un drame qui se serait noué au cœur même de l’enfance, Rimbaud y propose un véritable plaidoyer en faveur de sa démarche incomprise de poète, aux conséquences morales si désastreuses. La force proprement poétique de ces textes en prose, l’effort consenti par leur auteur pour les éditer, aussi bien que le soin qu’il prend d’émailler la partie centrale de son livre, « Alchimie du verbe », de quelques échantillons de sa production versifiée passée, contredisent cette interprétation toute négative. Sans jamais l’avouer explicitement, comme par prétérition, en laissant la vigueur et la rigueur même du propos en persuader le lecteur, l’écriture déborde la confession en direction de l’apologie. Au moment même où il paraît donner à la poésie son congé, Rimbaud nous livre les clefs de sa « parade sauvage ». Il défend et illustre son œuvre afin de proprement la léguer à ses lecteurs. Dire l’excès, dénoncer l’excès, célébrer l’excès, sont ici en définitive une même chose. Ainsi ce volume porte-t-il à son comble le lyrisme de la rupture qui n’a cessé de monter en puissance au fil de l’œuvre rimbaldienne et qui la conduira jusqu’au silence. De la poésie telle qu’il la désire et la reconnait, Rimbaud comprend qu’il n’a rien à espérer : ni gloire, ni fortune, ni bonheur, pas même une parole salubre, si ce n’est peut-être celle qui se retourne ici, in extrémis, sur ses propres traces pour les juger sans complaisance et tenter de comprendre ce qui s’est passé. « Mon sort, dira-t-il, dépend de ce livre »… Quel sort, exactement ? Imaginait-il de poursuivre, de rebondir encore ? Travaillait-il alors aux Illuminations ? Ou ne songeait-il qu’à l’apaisement de sa conscience ? Nous ne le saurons pas.