Du dialogisme lyrique...
Par Jean-Michel Maulpoix, vendredi 14 mars 2008 à 16:26 :: Journal anachronique :: #20 :: rss
L’écriture poétique est dramatisée par la quête d’identité en laquelle s’engage le sujet lyrique, en vérité mal assuré de son existence et s’efforçant tant bien que mal de se constituer une figure « lisible » à partir de morceaux épars (quand il ne s’implante pas fictivement comme Rimbaud des verrues sur le visage, à l’instar des « comprachicos », en vue de son auto-défiguration….)
Dès lors que l’altérité est posée comme inhérente au sujet lyrique (selon le fameux « Je est un autre » rimbaldien, par exemple), la poésie en vient à substituer à la diction d’un émoi central une parole autrement questionneuse, chercheuse, dramatisée par ses divisions….
Chez Hugo déjà, les instances lyriques sont complexes, multiples, mais elles se rassemblent en quelque sorte sous une autorité fondatrice qui surplombe et régit ces voix. Qu’on l’appelle inspiration ou valeur, elle donne l’orientation morale voire métaphysique du poème. Il y a une étoile, une stella matutina, qui dirige cette poésie.
C’est plutôt à partir de la charnière baudelairienne que se dramatise singulièrement et plus cruellement l’expression lyrique; les « je suis » commencent à proliférer follement dans Les Fleurs du mal : « Je suis comme le roi d’un pays pluvieux/ Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux », (…) « Je suis un cimetière abhorré de la lune », (…) « Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées / Où gît tout un fouillis de modes surannées » (…) « Je suis la plaie et le couteau ! / Je suis le soufflet et la joue ! » (…) « Je suis de mon cœur le vampire »…
Le poète assure lui-même la distribution de sa pièce : il en est à la fois l’auteur, le héros protéiforme, le metteur en scène, le régisseur, l’éclairagiste spécialisé dans les ciels plombés et les couchants hémorragiques, l’accessoiriste fou… et parfois la victime. Quand il ne fait pas par surcroit office d’histrion, à l’instar du pitre châtié de Mallarmé qui rabat les badauds vers son univers de toile et de tréteaux. Portrait de l’artiste en saltimbanque, comme l’écrivait Jean Starobinski… Il surenchérit, il charge, il aggrave le propos. L’énonciation lyrique devient un cumul de fictions ou de « fictionnalisations » de je, à la fois individuantes et généralisantes, qui toutes insistent sur la dépossession et l’impersonnalisation du sujet. Le sujet donne en spectacle, offre en partage son angoisse.
Le sujet lyrique est le lieu d’un débat. On entend bien cela chez Verlaine dans les « Ariettes oubliées » des Romances sans paroles : « Mon âme dit à mon cœur ». Il assiste au dialogue intérieur qui manifeste sa division et sa désorientation. Il n’est plus celui qui recueille dans la solitude son sentiment pour l’exprimer en première personne (comme un bien, fût-il douloureux, autour duquel se recentrer, un « senti-moi). Il le dit plutôt en troisième personne : « Mon âme dit… », voire sur le mode impersonnel : « Il pleure dans mon cœur »… Il fait l’épreuve d’une étrangeté et la questionne : « sais-je moi-même que nous veut ce piège » ?
Le sujet lyrique joue une intime comédie devant un silencieux témoin inconnu : le lecteur.
Ne pas négliger, au fond, à l’arrière plan de la lyrique, l’antique tradition des poèmes chantés accompagnés de la lyre en présence d’un public.
S’il n’en va plus de même dans la poésie moderne, le lecteur y fait toutefois figure de témoin d’une parole adressée à un autre. Il joue en quelque manière le rôle du chœur. Mais il est surtout celui qui entend ce qui normalement devrait demeurer inaudible ou secret : la voix d’une méditation intérieure, une adresse à une femme aimée, à un dieu, à la nature. Il est constitué en témoin exceptionnel.
Commentaires
1. Le samedi 15 mars 2008 à 23:56, par aude
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