Projection privée
Par Jean-Michel Maulpoix, dimanche 18 mai 2008 à 15:49 :: Journal anachronique :: #25 :: rss
Le "tout numérique" emporte avec lui quantité d'objets, au premier rang desquels les appareils photos sur pellicule argentique et les disques noirs... Il contribue à accélérer le tempo de notre vie d'où s'éloignent d'anciennes petites cérémonies familiales. Parmi elles : la projection de diapositives...

Une diapositive est un minuscule tableau pourvu d’un cadre de plastique ou de carton blanc. On ne l’accroche pas au mur, on le projette sur le mur. Ce rectangle de pellicule colorée demeure opaque et noir tant que la lumière ne le traverse pas. Il se trouve rangé avec d’autres dans une boîte sur laquelle il est écrit « Printemps 68 », « anniversaire de Paul », « châteaux de la Loire », « mariage de Louise », « voyage à Venise » « Souvenirs de la maison de mon grand-père ». L’autobiographie minimale d’un individu ou d’une micro-collectivité familiale a disposé là ses chapitres. Elle attend sa lumière, sa lisibilité, dans l’ombre d’une armoire. Cette lisibilité même est une affaire privée. La fenêtre ne s’éclaire pas pour tous. Elle ne s’entrouvre que pour quelques-uns. Ceux qu’on appelle les proches et à qui il arrive de se réunir certains soirs pour une curieuse cérémonie où le rectangle blanc de 5 cm sur 5 devient soudain hostie, icône, vitrail. Un sublime point focal. Un dépôt sentimental. Un morceau de clarté entouré d’oubli... Dans la composition de cette liturgie visuelle à usage intime qui a la salle à manger ou le salon pour église entrent à part égale la pénombre, les reliefs d’un repas, le bruit du chariot, son rythme, les diapos qui coincent ou qui se gondolent, les rires et les commentaires. On se raconte sa propre histoire. « Tu te souviens de ce jardin, à Saint-Cloud, au-dessus de la gare? C’était au printemps 75 ». « J’ai photographié ces gamins en Espagne, le jour où l’homme a posé pour le première fois le pied sur la lune ». Mon histoire, c’est aussi l’Histoire ». Les flashs colorés se succèdent et disent : il y eut cela. Cela fut ainsi. Et cela n’est plus. Voici donc des instants perdus et vos visages perdus. Voici la démonstration douce que vous êtes en train de mourir. Communions ensemble dans cette évidence. Apprivoisez, apprivoisons cela qui nous emporte. Tenez, ceci n’est plus mon corps. Ceci n’est pas mon sang. Notre seule certitude est la disparition. Voici la contingence sous son aspect le plus redoutable et le plus familier : le visage de l’être proche, tel que vous l’avez connu et ne le reverrez jamais. Ces petits fragments biographiques sont sans gloire. Inertes. Pas faits pour la publication, mais pour la projection privée. Ils flottent un moment sur la mémoire, puis retournent dans leur carton. Jusqu’à la prochaine fois. L’image, en vérité, est ce dont je n’ai rien à dire. Je m’y attarde pourtant, comme devant les vitrines des photographes, où l’on voit de pauvres visages de communiantes ou de mariées, au bonheur inexpressif.
Commentaires
1. Le lundi 19 mai 2008 à 10:47, par Céline Barbillon
2. Le mardi 20 mai 2008 à 08:56, par michele roohani
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