"Lyrisme critique..." Cette expression peut être entendue soit de manière limitée, comme caractéristique d’une situation moderne de la poésie qui étrangle son propre chant, se retourne avec perplexité sur et contre elle-même, et en vient à faire du poème le lieu même où sont mises en observation les capacités et les limites du langage, soit de manière extensive et valant pour le lyrisme en soi perçu comme un état critique du sujet et de la langue.
N’est-ce pas, en effet, dans des états ou des situations de crise de la subjectivité, à commencer par l’état amoureux et son cortège d’élans ou de chagrins, que le lyrisme fructifie ? Et si le qualificatif de « critique » s’applique à une parole ou une écriture qui s’interroge, s’évalue, se juge, n’est-ce pas dans le fil d’une tradition réflexive et délibérative du chant que s’inscrit cette entente ? Si rhétorique et si codée ait-elle pu être à l’âge classique, la poésie n’en est pas moins le lieu où le sujet pose la question des affects, des liens et du possible humain ? Enfin, si le lyrisme suppose un certain volume de la parole poétique qui s’anime de figures, enfle dans le chant, met les bornes à l’épreuve, recherche la prouesse, il porte le langage jusqu’à un point critique où celui-ci est menacé par l’emphase et l’enflure. Le lyrisme suppose donc un usage dynamique et risqué du langage, un enthousiasme et un emportement auxquels céder ou résister... (à suivre)