Du principe dialogique
Par Jean-Michel Maulpoix, dimanche 5 octobre 2008 à 22:11 :: General :: #30 :: rss

L’écriture poétique est dramatisée par la quête d’identité dans laquelle s’engage le sujet lyrique. Mal assuré de son existence, il s’efforce tant bien que mal de se constituer une figure « lisible » à partir de morceaux épars – quand il ne s’implante pas symboliquement, comme Rimbaud, des verrues sur le visage, à l’instar des comprachicos, en vue de son auto-défiguration….
Dès lors que l’altérité est ainsi posée comme inhérente au sujet lyrique, la poésie en vient à substituer à la diction d’un émoi central une parole autrement questionneuse, et dont la voix même éclate et se divise… Une nouvelle espèce de dramaturgie lyrique se fait jour dans l’écriture poétique où se pluralisent follement les « je suis ».
Chez Hugo déjà, les instances lyriques sont complexes, multiples, mais elles se rassemblent en quelque sorte sous une autorité fondatrice qui surplombe et régit ces voix. Qu’on l’appelle inspiration ou valeur, elle donne l’orientation morale, voire métaphysique, du poème. Une stella matutina conduit avec autorité cette poésie dans la voie juste.
C’est à partir de la charnière baudelairienne que se dramatise plus cruellement l’expression lyrique : les « je suis » commencent à proliférer dans Les Fleurs du Mal : « Je suis comme le roi d’un pays pluvieux/ Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux », (…) « Je suis un cimetière abhorré de la lune », (…) « Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées / Où gît tout un fouillis de modes surannées » (…) « Je suis la plaie et le couteau ! / Je suis le soufflet et la joue ! » (…) « Je suis de mon cœur le vampire »… Le poète assure lui-même la distribution de sa pièce : il en est à la fois l’auteur, le héros protéiforme, le metteur en scène, le régisseur, l’éclairagiste spécialisé dans les ciels plombés et les couchants hémorragiques, l’accessoiriste fou… et la victime. Quand il ne fait pas, par surcroît, office d’histrion, à l’instar du pitre châtié de Mallarmé qui rabat les badauds vers son univers de toile et de tréteaux… L’artiste saltimbanque gesticule, charge et surenchérit. L’énonciation lyrique devient un cumul de fictions, à la fois individuantes et généralisantes, qui toutes insistent sur la dépossession et l’impersonnalisation du sujet qui se donne en spectacle et offre en partage son angoisse.
Le voici, plus que jamais, devenu le théâtre d’un débat. Dans les « Ariettes oubliées » des Romances sans paroles de Paul Verlaine, il assiste lui-même avec une espèce de passivité interloquée au dialogue intérieur qui manifeste sa division et sa désorientation. Il n’est plus celui qui recueille dans la solitude son sentiment pour l’exprimer en première personne – comme un bien, fût-il douloureux, autour duquel se recentrer. Il le rapporte en troisième personne (« Mon âme dit… »), voire sur le mode impersonnel : « Il pleure dans mon cœur »… Il fait l’épreuve d’une étrangeté et la questionne : « sais-je moi-même que nous veut ce piège » ? Le sujet lyrique joue ainsi une intime comédie devant un silencieux témoin inconnu : le lecteur. Peut-être est-ce là une façon de se souvenir que la poésie naguère était chantée en présence d’un public. S’il n’en va plus de même dans la poésie moderne, le lecteur y fait toutefois figure de témoin exceptionnel, puisqu’il entend ce qui normalement devrait demeurer inaudible ou secret : la voix d’une méditation intérieure, un aveu à une femme aimée, une prière à un dieu, une confidence à la nature…
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