« Les vers sont faits pour être donnés et qu’en échange on vous donne quelque chose qui ressemble à de l’amour » écrit Pierre Michon dans Rimbaud le fils.

Le poème est un curieux objet de langue, généralement de petite taille – on le dira volontiers « portatif » – fait pour être porté, appris par cœur, offert, transmis, issu du plus intime de soi et destiné au plus intime de l’autre.

C’est un don fait à quiconque. Le poème appartient à celui qui le trouve, à celui qui le lit et qui peut-être va le faire sien. C’est une Bouteille à la mer pour reprendre une image utilisée par Alfred de Vigny dans Les Destinées, reprise par Ossip Mandelstam dans un essai de 1913 intitulé De l’interlocuteur, puis par Paul Celan dans son « Discours de Brême » :

« Le poème peut, puisqu’il est un mode d’apparition du langage et, comme tel, dialogique par essence, être une bouteille à la mer, mise à l’eau dans la croyance – pas toujours forte d’espérances, certes – qu’elle pourrait être en quelque lieu et quelque temps entraînée vers une terre, Terre-Cœur peut-être. Les poèmes sont aussi de cette façon en chemin : ils mettent un cap. Sur quoi ? Sur quelque chose qui se tient ouvert, disponible, sur un Tu, peut-être, un Tu à qui parler, une réalité à qui parler. »

Le poème cherche un tu à qui parler. Il ne se contente pas de dire je

Selon Ossip Mandelstam : « (…) la poésie en tant que telle aura toujours pour objet quelque destinataire inconnu et lointain en l’existence duquel le poète ne saurait douter sans se remettre lui-même en question »

Le poème porte en lui comme sa raison d’être l’espérance d’être lu.