Jean-Michel Maulpoix & Cie

Carnet de bord du site de Jean-Michel Maulpoix

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dimanche 1 juin 2008

Interroger la poésie...

La poésie est une collection de particularités. Une collection d'organismes verbaux singuliers, appelés « poèmes », où se configure brièvement, par surprise, par éclats, dans le vif de la circonstance ou dans l’éloignement de la réflexivité, l’existence même de qui écrit : son rapport au monde, à soi et à autrui, ce que Mallarmé appelle une « attitude primordiale » donnant lieu à (ou inséparable de) un certain rapport au langage.

En sa dimension « lyrique » elle suppose ou accomplit l’implication directe d’un sujet dans l’écriture

« Hésitation prolongée entre le son et le sens », ainsi que la définissait Valéry, elle vise, on le sait, par principe à produire des effets expressifs qui usent des ressources du langage. Mais elle est plus encore une affaire de voix, une certaine diction écrite.

Ni la communication ni l’imagination ne sont sa grande affaire, mais la tension et l’étirement du langage même dont il est ici question de faire apparaitre les propriétés et les possibilités. La poésie pose ainsi sans cesse la question du « Que peut-on écrire ? » Jusqu’où pouvons nous mener la langue, ou nous laisser conduire par elle ?

La poésie (moderne) a affaire à une question sans fin : « Qu’est-ce que la poésie ? »

La poésie ne cesse de solliciter, ou de réclamer, en son étrangeté même, que l’on travaille en vue de sa définition. À tout le moins sollicite-t-elle la présence à ses côtés (quand ce n’est en elle) d’un discours second qui en fasse valoir les enjeux. Le poème aspire à se prolonger en sa critique, ou en son commentaire. Il lui faut sans cesse revenir sur ce geste d'encre qu’il accomplit et sur cette forme qu’il est.

Lire l'essai : Que dire de la poésie ?

lundi 31 mars 2008

Du lyrisme...

Lyrisme : temporiser cela qui de toutes part s'échappe et nous délaisse. Mettre du temps vécu dans la langue. Du temps mortel. C'est, en un certain sens, apprivoiser le vide, en faisant mine de dire l'indicible, en rôdant autour de lui, en lui prêtant voix... Et c'est ainsi s'assurer d'une espèce de paradoxale maîtrise sur cela qui nous dépossède. Le sujet lyrique ne se ferait-il par nature un pouvoir de son impuissance, un royaume de sa dépossession ? Que peuvent les hommes, sinon tourner en rond dans leur cage... avec des chants ?

La littérature, et plus singulièrement la poésie, tient un double langage. Si ce n'est autre chose, elle laisse toujours entendre bien plus que ce qu'elle dit. Accentuant, elle redouble, surdétermine, surenchérit. Elle parle à côté, ou de travers. Il lui faut dire ensemble des choses qui d'ordinaire s'excluent

dimanche 23 mars 2008

La vie commune

Il est peu d’œuvres poétiques contemporaines qui invitent autant que celle de Guy Goffette à poser radicalement la question de l’expression lyrique. Tous les ingrédients que la tradition répète à loisir, en effet, sont là : expression du sentiment, aspiration à l’idéal, mélancolie, déploration du temps passé ou perdu, primauté de la voix et valorisation des ressources musicales du langage… Or nous sentons bien que chacun de ces motifs est trop stéréotypé ou trop vague pour rendre compte des subtils enjeux de cette écriture. Pour y voir un peu clair, il faut aller plus loin : chercher vraiment à entendre ce que la poésie réclame et ce pourquoi elle porte plainte.

Il convient d’observer tout d’abord que la parole poétique de Goffette entre plus directement et vivement dans l’intime que tout autre. Elle ne l’exprime pas, elle le traque, le débusque, le poursuit parmi ses contradictions et ses jeux de masques, ses leurres, ses faux-semblants, ses bonnes et ses mauvaises consciences… Elle interpelle, questionne, insiste, malmène ; elle tutoie et rudoie, elle parle du « je » comme d’un autre ; elle y met la plume comme on y met le fer, avec l’espoir qu’il accouche d’une vérité.

Cette vérité concerne moins le poète que son lecteur dont la figure se trouve curieusement prise au beau milieu de cette espèce d’intime scène de ménage dont le sujet lyrique est le théâtre. C’est de la vie commune, dans les deux sens du terme, qu’il est ici question… Du sort de tous et de chacun tel qu’il se connaît décousu et tel qu’il aspire à s’ajointer. La poésie lyrique regarde l’existence dans l’angle du sentiment et demande : Qu’est-ce que la vie d’un homme, avec ses « amours de bric et de broc, toujours plus ou moins contrariées » ?

Ainsi donne-t-elle à entendre de combien de lignes de fuite, de bosses et de creux, une existence humaine est faite, ce qu’elle suppose de prétentions éconduites et d’espérances déçues. Si le Temps ainsi presse sur l’âme et la fait gémir dans le noir, si l’avenir jamais ne tient ses promesses, c’est que nous sommes travaillés d’étranges désirs, peu cohérents, mal explicables, et qui nous conduisent si souvent à trahir l’amour même que nous aurions bien mauvaise grâce à déplorer qu’il nous manque !

A travers sa fièvre de comparaisons et de métaphores, l’écriture lyrique de Guy Goffette semble à la recherche d’une image, d’une formule ou d’une clef, qui la délivrerait enfin de son mal en le nommant une fois pour toutes… Mais un tel salut ne vient pas. Les mots ne sont que de l’herbe sèche que l’on arrache, ou des poignées de sable que l’on jette au vent. L’écriture ne peut que « remâcher » indéfiniment ses larmes. En vers ou en prose, elle est contrainte de déchirer et repriser les mêmes phrases tristes et coupables. Telle est la punition du poète-Pénélope qui attend en vain le retour du sens et de la pureté perdue ! La poésie de Guy Goffette diagnostique cruellement l’incurable maladie dont souffre la vie commune. Nous autres, frères humains, sommes un bien curieux mélange de liens et de coupures ! Comme la poésie même en ses filages et ses césures... Tout poème est un « manteau de fortune », un canevas de fuites et d’attaches. Partance : tel pourrait être, en définitive, sous la plume de Goffette, le mot-clef du mal-être. Comme on le dit d’une vieille barque accrochée à la rive, que le courant aspire, et qui tire en vain sur sa corde…

vendredi 22 février 2008

L'armoire d'Eugène Guillevic

Les premiers vers de Terraqué ont fait date. On les cite volontiers comme exemplaires de l’œuvre de Guillevic qu’ils ouvrent avec une autorité poétique certaine, en affirmant le parti-pris de simplicité de leur auteur. D’emblée, l’attention du lecteur est fixée sur un objet fermé, à la fois familier et lourd de mystère, et qui impose un inquiétant dénuement :

'' L’armoire était de chêne

Et n’était pas ouverte.

Peut-être il en serait tombé des morts,

Peut-être il en serait tombé du pain.

Beaucoup de morts.

Beaucoup de pain.''

Au commencement, il y a donc une armoire. Non pas un menhir de granit, mais cette autre sorte d’objet levé, lui aussi obtus et taciturne, qui contient et rapproche jusqu’à les confondre le vivre et le mourir… Au commencement est une armoire, comme chez Rimbaud, dont le premier poème « Les étrennes des orphelins » évoquait déjà les mystérieux « flancs de bois » d’une grande armoire « sans clef » dont restait obstinément fermée « la porte brune et noire ».

Fascinant contenant que celui-là ! Et dont le contenu ne peut être qu’hypothétique, aussi radical que mystérieux, puisqu’il concerne la vie humaine tant dans son quotidien que dans son inconnu, tels ces « morts » et ce « pain » auxquels songe Guillevic. Autant dire que l’armoire de chêne contient prosaïquement – familialement, ou familièrement, pourrait-on dire – la vie et la mort, la subsistance et la fin des êtres, leur destinée… Elle est une réserve d’énigmes. Est-ce menace ou promesse ? On la sent bienveillante autant qu’inquiétante, et l’on ne sait au juste de quels sentiments l’on pourrait doter cet objet inanimé, ni si cette tentation aurait ou non un sens…

L’armoire est mémoire, ou mémorial, puisqu’elle conserve toute l’histoire passée d’une famille humaine. Mais elle est tout autant une présence d’une disponibilité immédiate, puisqu’on y met à l’abri le pain des jours. Elle assure donc le lien entre ce qui fut et ce qui advient, entre le perdu et le nouveau, comme entre le proche et le très lointain, le simple et le mystérieux… C’est un objet tutélaire, magique, anthropomorphe, une espèce de menhir en bois : un monument de la vie banale. La poésie de Guillevic va en entrouvrir les portes, mais en veillant à ne pas trahir son caractère taciturne, sa qualité de chose…

D’ailleurs cette armoire n’est pas ici considérée, comme chez Rimbaud, par le regard rêveur et triste d’un enfant : elle existe seule, sans personne à ses côtés, et l’unique présence humaine qui s’y attache directement est en vérité une absence : la quantité de morts qu’elle pourrait contenir.

Mieux : c’est elle qui nous accueille au seuil de l’œuvre de Guillevic comme si elle y montait la garde, vigilante et droite à la façon d’une sentinelle, à qui il incomberait de veiller sur l’humanité et sa très longue histoire. Elle est, par excellence, l’objet humain : cette chose inanimée et polyvalente dans laquelle il semble que s’est réfugié l’humain, tel un réceptacle, un berceau ou un sépulcre.

Que fait donc le poème ? Il dit simplement cette armoire et son poids d’énigme. Il la présente sobrement. A sa façon, lui aussi se tient debout, sur la page. Et comme elle il se montre taciturne et mystérieux, comme s’il prenait modèle sur la façon d’être de la chose, et semblait même lui obéir.

dimanche 17 février 2008

Note sur Paul Valéry

L'oeuvre de Paul Valéry dénoue le drame que formule pour la première fois Baudelaire et qu'exaspèrent Rimbaud et Mallarmé : le drame de l'impossible atteinte de l'idéal, de la fermeture des "altitudes bleues" et du renvoi brutal de l'homme à la dure réalité du terrestre. Valéry s’écarte de ce conflit du dualisme (âme/corps) et de la dualité (ange/bête), si violemment répété depuis le romantisme, en plaçant au centre de sa poétique le "thyrse plus complexe" que souhaitait Mallarmé : tout son travail consiste à associer sens et sensualité (la clef et le serpent retenus comme emblèmes d'une mythologie personnelle), esprit et chair, ligne droite et arabesques… Ainsi l’opposition est-elle dépassée dans la forme, voire en y mettant les formes… Dans la voie ouverte par les tissages et les réfractions mallarméennes, c’est bien la complexité qui prend la place de la dualité ; mais il s’y adjoint le jeu, voire la virtuosité. Le maudit d’hier devient le mondain d’aujourd’hui, et l’écriture bascule du désir au plaisir. Elle se dédramatise, cependant que s’y établit une figure de poète-penseur sceptique et faustien retenant à présent au-dedans de soi tout cela qu’exprimaient ses prédécesseurs, et convertissant en beautés savantes les liens mêmes dans lesquels il est retenu.

Lire également sur ce site : Paul Valéry ou le lyrisme de l'intellect.

samedi 26 janvier 2008

La poésie fait le difficile

Extrait d'un essai de Jean-Michel Maulpoix sur la "Résistance de René Char"

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dimanche 20 janvier 2008

Poétique de la main frêle

Introduction à une étude critique sur l'ariette V des "Romances sans paroles" de Paul Verlaine : "La main frêle du diable"

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vendredi 28 décembre 2007

La poésie, cela se respire

Extrait d'une lettre de Paul Celan à René Char du 22 mars 1962

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jeudi 22 novembre 2007

Le Nouveau recueil est mort ! Vive le nouveau recueil !


1984 : Premier numéro de recueil
1995 : Naissance du Nouveau recueil
2007 : Arrêt de la parution de la revue sur support papier.

Il n’y a plus de place dans la France d’aujourd’hui pour une revue littéraire trimestrielle de qualité paraissant chez un éditeur de taille modeste, disposant de peu de moyens et peu soutenu par les institutions nationales ou régionales. Une centaine d’abonnés et quelques ventes en librairie ne suffisent pas pour maintenir en vie cet objet désormais perçu comme archaïque par beaucoup. Si l’on ajoute à cela le désintérêt complet des médias pour une publication qui ne transporte pas dans ses pages l’esprit de polémique mais qui se montre simplement soucieuse de garder vivante et présente une certaine idée de l’écriture supposant autant d’exigence et de rigueur que d’esprit d’ouverture, alors on comprend que 23 ans d’existence c’est déjà beaucoup : presque un miracle !
On arrête. Le numéro 85 qui sortira dans quelques semaines sera le dernier numéro « papier » du Nouveau recueil.
On arrête. Mais on continue. Avec les moyens du temps : une nouvelle revue électronique est mise en ligne à l’adresse www.lenouveaurecueil.fr
Ce sera une revue gratuite, numérique, plus prompte, plus réactive, plus présente, plus vivante…
Sans doute est-ce sacrifier une part essentielle de notre identité : la distance et la lenteur supposées par le geste même de recueillir trimestriellement des pages, et surtout le bonheur incomparable (pour quiconque aime les livres) de feuilleter du papier en y découvrant du sens, de la vie…
Ainsi s’en va le tempo de l’histoire dans « le tunnel de l’époque » !
A celles et ceux qui nous ont accompagnés durant toutes ces années, nous exprimons notre gratitude et donnons dès à présent rendez-vous sur :www.lenouveaurecueil.fr
Rejoignez-nous. Faites-nous part de vos propositions et suggestions.
Afin que vive le Nouveau recueil !

dimanche 28 octobre 2007

Visage

"Ce que l'on demande à la littérature, c'est un visage de l'homme qui se puisse contempler sans dégoût"
Chris Marker