Ce que cherche l'écriture
par Anthony Dufraisse
Pardonnez-nous d'écrire selon notre cur. Ce n'est qu'un instant de grâce, suspendu. Les plaintes, la détresse, puis le silence viendront assez tôt .
Marcel ARLAND
Je n'attends rien. Ou plutôt, je crois tout attendre. D'une voix, d'une parole, d'une silhouette, d'une posture. J'écris comme on chuchote, à mi-voix. J'écoute. Je lis, vous lis, vous, toi, eux, qu'importe. Plus je lis et plus je m'aperçois que le monde ne tient qu'à quelques pages cornées.
La vie est à l'endroit. L'écriture cherche l'envers des choses, cet envers qui nous échappe. Cet envers où réside la vérité.
Je sais que tout est là, tout près, à portée de main. Je sais que la vie nous embobine. Qu'il n'est point de meurtrissures dont elle ne fut la sentinelle. Cette sentinelle est quelque part. Et le poème est ce lieu où elle n'avance pas masquée. Mais à visage découvert.
Nous portons en nous un mystère plus grand que nous-mêmes, dit-on. L'écriture est pour moi ce mystère. Alors je m'obstine. " Il se fatigue, disent les autres, il s'épuise. Il gaspille sa vie. A quoi bon ce gâchis ? Il ne trouvera rien. Il n'y a rien à trouver. Seulement il a peur de partir le cur vide ". Sans doute est-ce vrai. " Qu'il se taise, murmurent les autres, oui, qu'il se taise enfin. Mais non, au lieu de ça, il s'époumone. Il n'y a déjà plus de sommeil en lui. " Et puis dormir, c'est à chaque fois comprendre que l'encre manque à l'appel.
Je cherche avec les rudiments de quelques mots, à bâtir un empire. A peine est-ce un refuge, un refuge de carton. Un empire de papier mâché dont se régale le lunatisme du vent.
Je suis à ma table. Il est tard. La nuit peut-être. Un crayon, une feuille. Et les ombres qui piétinent le silence. Une lampe bourdonne de sa pâle lueur. J'ai l'impression que la pièce où je suis disparaît, qu'elle s'éclipse pour me laisser en tête à tête avec le papier. Les murs fredonnent de vieilles promesses. Puis les bruissements cessent, les silences se figent. Dans ces moments-là, ce sont les lettres qui remplacent les êtres, ce sont ces biffures qui deviennent réelles, qui deviennent ma réalité. Elles sont mouvantes, elles s'agitent. Bourdonnement dans mes oreilles.
Le monde où je vis, le monde dans lequel j'attends la mort, le monde qui garde mon corps comme épouvantail, ce monde-là n'est plus. Il est en attente, en suspens. Il me sert d'accoudoir. Rien de plus. Et pour n'être pas en exil à jamais, pour n'être pas prisonnier de cet élan de vie que je crée hors de moi, je pense à la chair, à la peau, aux odeurs. J'ai peur, tellement peur de n'être plus dans ce monde qui m'a enfanté en dépouille. L'espace d'une seconde je me détourne... un rien suffit pour que les mots s'envolent. Pour qu'ils filent ailleurs. Certains sont loin, très loin. Un rien suffit pour qu'un mot grelotte dans la marge.
L'écriture m'engage dans un duel mortel qu'avec personne je n'aurais pu livrer. Je lis en moi ce que j'écris.
Une musique au loin se fait entendre. Les mots arrivent. En bottes, en fagots. J'ai de l'encre sur les mains. Mes doigts, mes lèvres récitent des morceaux de phrases oubliées. Phrases qui resurgissent toutes fraîches à la mémoire. La main, cette bouche muette aux sourires indigos.
Je crois qu'il n'y a pas de vies, que des destins mal foutus. Des enseignes sans lampions, des avenirs sans lendemains. Ce que je veux dire, c'est qu'il n'y a pas de vie, il n'y a que des destins dont on tire des vies. Il n'y a que des vies destinées à, et non des destins vécus pour. Et la poésie n'est qu'une vie parmi d'autres, qu'une voix parmi d'autres. Elle n'a pas de lieu, elle n'en a jamais eu, elle vit et meurt dans nos voix. Ecrire... noyer son chagrin dans l'encre, l'y diluer pour que le lecteur ne puisse voir la couleur du sang qui s'éparpille sur la page. " Vous êtes ivre Monsieur. Allez donc cuver votre encre ailleurs ". J'ai le vin triste. Je trébuche.
Ecrire est une sorte d'autocombustion ; les mots, les brouillons, les carnets, les notes, les bouts de papier alimentent ce brasier intérieur qui chauffe notre froide apparence. Nous mourrons comme des hérétiques, les lèvres zébrées d'encre à crier une vérité qui en vaut bien une autre.
J'ai voulu être autre alors que je ne me savais même pas homme. Je n'ai fait que me mentir. Et les bourreaux sont là, toujours, patients. Ecrire ne libère personne, écrire ne rompt pas les chaînes. Chacun est pour soi-même le bourreau qu'il désire. On croit écrire mais nous ne faisons que lire la vie différemment, on croit à l'évasion. On croit que se niche, quelque part, l'idée d'un autre moi. On s'espionne. Il y a tous les rivages vers lesquels l'être semblait nager, le souffle court. Tous ces rivages sont les reflets de mon propre visage que les larmes, miroirs humides, me renvoient à moi-même. Dans le mot " écrire ", il y a juste la promiscuité.
Le sens de l'écriture, c'est de se délivrer de la vie et par là-même d'y être plus âprement sanglé. Entre le besoin très présent de créer son monde et le soin pressant de nier celui où l'on vit, je deviens une ombre, un courant d'air.
L'encre devient bourbier. Son odeur mauresque se répand sur les murs. Au creux de ma poitrine, un vertige immense. Les mots, étrangement, sont comme des paroisses mortes qui surgiraient à mes yeux, vides et silencieuses. Les virgules tournicotent sur elles-mêmes. Un pont là-bas ? Ce n'est qu'une impasse. Les chemins sont des impasses. Alors tout est à écrire, les chemins sont à dessiner ? Non. Je rature. Tout est déjà écrit, à la virgule près.
Les ratures sont comme des flaques de boue qui salissent les bas de pantalons et le bout des ongles. Le livre-à-venir est composé de ratures, de ces débris qui ne sont que des voeux, des supplications, des attentes, des intuitions. Sont-elles des rumeurs captées, volées à l'écho d'un autre monde ? Je n'en sais rien. Peut-être des éclats de voix. Elles sont régies par la loi du vide, de la chute. Elles naissent en tombant. Ce ne sont que des dépouilles, des cadavres sans sépulture, sans croix, sans sermons. Des corps qu'on laisse à l'abandon. De grands pantins désarticulés qui gisent sur la page, tête-bêche. Ce sont des idoles toutes fardées de rouge, des idoles sans esprits, des idoles bien livides en fait. La rature est une ombre peuplée de soupirs. Elle est cet Autre qui ne vient jamais, cet Autre qui n'est jamais celui qu'on attend. Cet Autre qui rampe pour arriver à la surface, pour devenir le moi sous le masque de l'étranger. Il y a sur chaque page des moignons d'âme. L'échancrure d'un corps. Une balafre gravée en encoche sur une joue. Et moi j'écris, sans visage. Ecrire, c'est hériter de cette boue informe, plonger une main fébrile au cur de l'ombre. Il fallait qu'il y ait un mort pour que naisse le testament. Ecrire est une culture de la commémoration. Pour ces mots morts, sans voix, sans corps, sans âmes. Pour ces mots qui ne sont que l'ombre d'eux-mêmes. Livres et lettres ne sont que les échos plus ou moins claires de notre impuissance à dire les choses. Nous ne sommes nous-mêmes qu'en saisissant notre infirmité à écrire le non-écrit.
Il fait nuit. Je n'en suis même pas sûr. Peut-être les ombres emmaillotent-elles le soleil. Les heures défilent. Nous ne vivons pas le temps, nous appartenons seulement à quelques lieux. Le jour a peut-être croqué la nuit. Lui et son appétit vorace. Peut-être est-ce la bougie allumée qui prolonge les nuits sans sommeil. Les nuits sont écourtées... je crois vivre. Je meurs un peu plus lentement.
Nous sommes des êtres imaginaires. Nous n'avons d'identité que nos ombres fuyantes. Les autres nous ignorent. Nous ne sommes que des traces. Nous n'existons pas vraiment. Nous enfilons des costumes. Nous vivons en transit.
Il y a des livres sur nous, sur notre imagination. De beaux livres. Mais ces livres sont faits de mots que la mort déguste comme autant de vieux caramels mous. En vérité, tout est imaginaire. Rien n'est vrai, parce que rien ne dure.
Les poètes ont écrit sur nous. Ils ont dessiné nos amours bariolées et nos cabrioles morbides. Siècle après siècle, ils ont répété nos petits noms volatiles. Et puis les miroirs se sont ternis. Psyché s'est endormie. Plus rien qu'une épaisse fumée grise.
Je suis adossé à un mur. Les gens passent aussi mourants que moi. Aucun ne se rend compte. Tous font semblant. Ils ont l'air si pressés, si compressés. Ils se ratatinent, bougonnant. Ils se tiennent fébrilement debout. Ils se résignent. Ils s'arrangent avec leur solitude. Ils la bricolent, leur solitude. Tout s'ajuste aujourd'hui. Jamais autant ne se sont sentis aussi mourants. Jamais ils ne furent si bons comédiens. Ils sont occupés. Ils courent. Vite, très vite. Ils n'ont pas le temps de m'écouter. Couper leur élan, c'est couper le Fil. Il leur faut le chahut, les horloges gazouillantes. Ce sont des funambules, ces hommes-là, que dis-je, des girouettes. Ils ont des anecdotes pleins les poches pour passer l'hiver. Le silence les inquiète. Le froid les afflige.
Ce vieux crayon tout effiloché, il m'écoute, lui, muet de père en fils. Il imagine tout bas que je pourrais lui en faire des confidences. Mais lui non plus n'existe pas. Il est comme moi, fuyant, ivre de mouvement, presque toujours en vadrouille. Il finissait par croire ce que je lui murmurais. Il est naïf. Je n'ai pas de secret. Il n'y en a pas. Il y a juste des énigmes que nous prenons pour des secrets. Ces énigmes sont de gros bonbons que nous suçons à longueur de journée.
Il est tard. La nuit peut-être. Le crayon est taillé dans l'insomnie. Il est fatigué de courir sur une feuille de papier qui s'étend à perte de vue. Si vous tendez l'oreille, vous l'entendrez geindre : " Nous n'arriverons jamais au bout. La feuille est infinie car elle est gouffre ". Les feuilles ne peuvent qu'être blanches. Les feuilles sont toujours à écrire, les mots n'en finissent jamais de s'étaler, de se répandre.
Ces feuillets, petits fragments de néant. Je barbote dans l'écume de la parole.
Ce soir, la nuit est étrange. Elle n'effraie personne, n'abrite aucun amant.
Je n'écris que pour ce silence que le jour refuse. Cette nuit encore, les lettres de mon nom vont clignoter, puis pâlir tout doucement. Il y a une bien belle tristesse dans le pouls de la nuit. L'encre palpite. Les mots reculent. Ils se bousculent. Vivre à mi-chemin de l'encre et des larmes. Vivre avec les paupières humides et les mains moites.
Nous sommes des êtres imaginaires. Nous ne vivons que parce que la vie n'est pas à nous. Nous sommes de passage et voilà tout. Les fumées des usines sont tourmentées. Elles se tortillent, on dirait qu'un nom dans le ciel s'écrit. Un nom tout cotonneux.
La nuit déraille. Un train nocturne. Un être, ce soir, aurait du me rendre visite. Il n'est pas venu. Il ne viendra pas. Et pourtant je sais que j'écris pour cet être. Pour lui seul. Pas pour un autre. On écrit toujours pour cet être qui n'est jamais assez présent. Cet autre inhabité. Cet être qui écoute et jamais ne parle. Cet être absolument absent. Il a tourné au coin d'une rue. Il s'est faufilé dans l'embrasure de la porte, il s'est éclipsé dans le lendemain qui s'annonce. L'être qui ne nous quitte pas, cet être-même qui n'est jamais là, nous l'attendons tous. Je l'attends avec un bouquet de mots. Mais les mots aussi se fanent.
Ecrire est cette attente où nous faisons la promesse de ne mourir que dans les yeux de cet autre attendu. Les yeux de cet autre convoité qui ne s'ouvrent que pour voir les nôtres se fermer.
Les réverbères s'étirent, filandreux, sur l'asphalte froid. Ce sont de tristes loupiotes que seul le jour arrive à déraciner. Les réverbères au regard d'acier. Ce sont des êtres osseux. Un peu comme nous. La nuit est leur peau. Elle les enrobe. Les lampions ont pactisé avec la lumière et je me dis qu'encore la nuit m'imposera son sommeil. La rue court après ses passants endormis. Mais personne ne dort vraiment. Tous meurent un peu plus. Un peu mieux. Gracieusement. Sans valises sous les yeux.
Bientôt la page sera écrite. Et les funérailles commenceront. Nos prêtres réciteront un beau sermon. Les mots ne sont qu'épitaphes. Mes mots ne seront sans doute pas lus. Nous ne savons lire que les lettres de nos noms. Nous ne savons lire que ce qui ne dure pas. Mots de demain qui sont des extrêmes-onctions, tour à tour ajournées. L'écriture n'est conscience que dans la mesure où elle est funéraire. La feuille est un mausolée. Ecrire n'est rien d'autre qu'aimer le mot pour sa mortalité.
La bougie crépite. Les mots sont inutiles. Mes mots sont inutiles. Les autres n'y verront que le dérisoire. Bien trop de cartouches d'encre vidées pour écrire une âme. C'est bien triste après tout.
J'ai renvoyé certains mots d'où ils venaient. Ils s'en allèrent, piétinant. De dos, ils sont marrants à voir, ces mots unijambistes. Ils boitent, ils se dandinent. Ces mots, qu'aucune figure n'habite, n'invitent plus personne à danser. Et je reste là, assis à ma table. Impossible de continuer à écrire. Impossible de m'installer en moi-même. Les lieux sont vides. La frontière est mouvante mais l'être ne bouge pas. Nous restons les mêmes à tout jamais. Nous restons inachevés. Comme la page, comme la phrase mutilée. Nous poursuivons l'innommable. Nous tricotons dans le rudimentaire. Errance est notre nom.
J'aurais voulu vous communiquer quelque chose d'incroyable. J'aurais voulu que les choses viennent à moi comme autant de visions. Vous le savez bien, on veut tout voir, tout saisir, trouver le mot juste, la nuance. J'aurais voulu... la poésie, pot-pourri de rêves fanés.
Je ne vis que pour elle. Même quand je ne l'aimais pas, je l'aimais déjà. Où commence l'écriture, où finit l'être ? Qui a volé à l'autre son âme ? Tout se mêle. La rumeur des années, le parfum des ces femmes trop songeuses, la poussière des trains de banlieues.
Ce que j'écris n'est peut-être pas grand chose. Peut-être rien d'autre qu'une parole vaine. Qu'une parole morte. Ecrire c'est toujours se tenir proche de ce lieu où l'on pourrait vaciller.
La poésie n'est qu'une malle vide, sans grimoire. Plus d'incantations, plus de formules magiques. Plus d'envoûtement. Juste l'homme face à lui-même. Le regard pour écriture. Les êtres sont en devenir de mot. Il n'y a de patrie pour personne. Je ne réside que dans la fugacité du poème à l'uvre. Immédiat éternel. Je suis en exil. Pas d'autres passeports que les mots. Une valise en carton à la main. On est toujours sur ce paillasson. Jamais dehors. Pas tout à fait dedans. Un petit peu chez soi... de temps à autre. L'exil, étreinte du poète.
Rien n'est écrit. Tout est à écrire. Non. Tout est déjà écrit. Nous ne faisons que réécrire le déjà-écrit. Nous sommes l'écho de l'oubli.
Il y a Blanchot avec son écriteau. Il gesticule. " Garder le silence, c'est ce que à notre insu nous voulons tous, écrivant ".
Les portes claquent. Les volets grincent. Le poète se tait pour que les silences se prononcent.
La pénombre est à l'affût au coin des fenêtres, la tête dans les étoiles. On y revient toujours, à la nuit. On la pousse devant soi comme un petit chariot. On y met ses provisions pour le jour... On y revient forcément à la nuit. Comme en pèlerinage.
Sur leur corps fourbus, les ombres se replient. Ecrire pour les sommeils abrégés et les éternités perdues.
A. D avril-décembre 2000