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À l’encre blanche...

 

Ce toucher, j’y reviens : une plume d’or qui glisse sur une page blanche, une lueur, un essai de voix… Par une chaude après-midi du mois d’août, dans une pièce encombrée de livres, face à la table de bois clair, devant la fenêtre grand ouverte, je recherche des phrases, comme on guette des voix ou des peaux. Dans la douceur du temps presque immobile, cette évidence : ma raison d'être.

Est-ce recommencer ou poursuivre? Réveiller la langue endormie ? Le toucher de la plume viendrait-il délivrer de quelque sortilège ? Chaque fois que s’ouvre un livre, un enfant se souvient en nous.

Ranimer ce corps de papier qui dormait sous la pierre, la chair changée en fibres blanches, et n’ayant conservé de peau que ce qui suffit à regretter la caresse, ce froissement de surfaces où toute profondeur commence.

 

Écrire est d'abord ce désir, fait d'habitude et de vacance, la perpétuation d'un intime rapport avec le vide, une curieuse familiarité avec ce qui demeure hors de portée, ou le sentiment d'étrangeté qui s'attache au simple fait d'être là, lorsque l'existence s'est déliée des tâches habituelles et s'éprouve elle-même, seule, telle quelle, injustifiée et stupéfaite.

Écrire est la familiarité de l'étrange. Non pas que les mots l'investissent et l'expliquent, mais parce qu'ils y trouvent quelque résonance et s'en viennent cogner contre lui, sans le briser.

Ce geste et solitaire. Le commencement entre dans la solitude. Il n'est par ici aucune muse pour entamer le chant. De sorte que le geste même d'écrire n'est après tout rien d'autre que la vérification de cette absence.

Et c'est ainsi la possibilité même du poème qui se retire. Ne perdure qu'en l'éloignement.

 

Il faut entrer dans cette indistinction étrange. Y hasarder des phrases. Je ne peux que rendre au silence cela même qu'il me donne. Telle est donc la cérémonie. Libation d'un peu d'encre sur la blancheur.

Cette encre est ma nuit blanche.

Écrire : la neige qui tombe sur le sommeil. La neige incroyable de la nuit. Blanc des draps, blancheur du papier, blancheur de la peau silencieuse.

Écrire est une averse de neige. Quand le silence tombe sur la mer en essaims d'abeilles muettes. Une chute de blancheur sur l'obscur, tel serait le modèle de la page se couvrant de signes. Non, ce n'est pas de l'encre qui recouvre le papier, mais tout ce blanc-là qui remonte, cherche et trouve une issue, faufilé dans les intervalles entre les signes sombres.

J'écris avec ce qui se tait. Avec la neige montant du sol, cherchant la bouche du ciel.

 

Jean-Michel Maulpoix