La Sorgue




 

 

 

 

Résistance de René Char

par Jean-Michel Maulpoix


Poètes casqués, Lettres françaises, Éditions de Minuit, Cahiers de la Libération, Éternelle revue, Confluences, Fontaine, Chants du Franc Tireur…, la poésie engagée fut prospère, en France, pendant la deuxième guerre mondiale.

Ce sont là, en effet, autant d’éditeurs et de revues, tirées parfois à 5000 exemplaires, qui ont publié des poèmes de combat. Louis Aragon, Pierre Emmanuel, Loys Masson, Jean Cayrol, Max Pol Fouchet, André Frénaud, Pierre Seghers, Paul Éluard, Claude Roy, Alain Borne, Pierre Jean Jouve, Jean Tardieu, et bien d’autres donnèrent des textes à ces revues…

Un nom manque à la liste : celui de René Char.

C’est que le poète était occupé ailleurs : par le combat réel, dans le maquis de Provence, les armes à la main. « N’incitez pas les mots à faire une politique de masse » préviendra-t-il plus tard dans Fenêtres dormantes et porte sur le toit.[1]

C’est aussi qu’il choisit de ne rien publier sous l’Occupation. Pas un livre entre Le visage nuptial, paru en décembre 1938 et Seuls demeurent édité chez Gallimard en février 1945. Pas un texte en revue entre 1939 et 1944. Il faudra attendre 1946 pour que voient le jour les Feuillets d’Hypnos, voire 1955 pour que soient livrés d’autres textes issus des carnets de guerre, dans Recherche de la base et du sommet.

Il s’en explique dans l’un de ses « Billets à Francis Curel » daté de 1941 :

… Je ne désire pas publier dans une revue les poèmes que je t’envoie. Le recueil d’où ils sont extraits, et auquel en dépit de l’adversité je travaille, pourrait avoir pour titre Seuls demeurent. Mais je te répète qu’ils resteront inédits, aussi longtemps qu’il ne se sera pas produit quelque chose qui retournera entièrement l’innommable situation dans laquelle nous sommes plongés. Mes raisons me sont dictées en partie par l’assez incroyable et détestable exhibitionnisme dont font preuve depuis le mois de juin 1940 trop d’intellectuels parmi ceux dont le nom jadis était précédé ou suivi d’un prestige bienfaisant, d’une assurance de solidité quand viendrait l’épreuve qu’il n’était pas difficile de prévoir[2]… 

Résistant, c’est-à-dire « soldat interdit », Char au maquis n’est plus un écrivain. Il a changé de nom. Il s’appelle désormais « Capitaine Alexandre ». Il fait partie de ceux qu’il appelle les « acteurs à la langue coupée, acteurs sans identité définie » derrière un « haut rideau d’épines ».[3] Taciturnes, si ce n’est muets, par obligation.

Benjamin Péret déclarait cruellement en 1945, dans un pamphlet intitulé « Le déshonneur des poètes », que  pas un des poèmes publiés clandestinement à Paris pendant l’occupation nazie « ne dépasse le niveau lyrique de la publicité pharmaceutique »[4]. N’est pas l’auteur des Châtiments qui veut ! En colère contre toutes les formes de catéchismes, cléricaux ou autres, Benjamin Péret s’en prenait aux rengaines et aux litanies lyriques par lesquelles Aragon et Éluard avaient cru contribuer à réparer le tissu national. Il attaquait violemment ceux qui, à ses yeux, avaient instrumentalisé la poésie, ou qui l’avaient affadie en la noyant sous les bons sentiments.

Ni broderie ni rengaine sous la plume de Char. Aucun abus du patron lyrique, de la période escaladante procédant par paliers, ni de ses cadences régulières faites pour flatter l’oreille. Comme l’écrivait Georges Mounin, « Char est lui-même à la première mesure. Chacune de ses premières phrases – et peut-être surtout dans les poèmes partisans – est une ouverture, d’une plénitude sonore qui, comme au concert, vous gagne à l’émotion sur le champ ».[5]

Dans le contexte oppressant de la guerre, Char n’est revenu ni à la rime ni à l’alexandrin ; il n’a pas cherché le ton « populaire » ; il n’a pas plié la poésie à la rhétorique et n’a pas adopté les rythmes faciles de la ritournelle et de la complainte. Il n’a sacrifié ni la densité ni la rapidité. Mieux , il a durci sa parole en la faisant plus rare, comme on durcit une lame au feu, pour qu’elle devienne plus solide, plus résistante et plus offensive.

Résumons cela simplement : René Char est doublement résistant : par la rigueur de son écriture, autant que par son action réelle au côté des partisans. En poésie comme au combat, l’action imprime la vitesse, interdit tout bavardage, enseigne l’efficacité. Action et poésie partagent un même maquis, sont solidaires du même paysage, fréquentent les mêmes hommes, ont les mêmes alliés, sont porteurs des mêmes exigences et participent d’un même souci, même si l’une est contraintes à des résultats plus concrètement mesurables que l’autre.

L’action de René Char, sur le terrain, a été maintes fois commentée[6] et je ne m’y attarderai pas. Les armes à la main, engagé en 1942 dans les Forces Françaises combattantes avec le grade de capitaine, il commande la section Atterrissage parachutage des Basses-Alpes. C’est là, dans le maquis, « uni au courage de quelques êtres », « réprouvés » ou « aventuriers précoces », placé à la tête d’une cohorte mal aguerrie de compagnons sans uniforme ni statut, qu’il fait définitivement le choix de la fureur : il suivra à tout jamais le « nuage de résistance[7] » qui ouvrait dès 1927 Arsenal, le premier recueil de René Char.

Plutôt que le rappel des témoignages, ce qui m’importe ici est la manière dont écriture et action se nouent en une même résistance.

Un texte conjugue étroitement ces deux dimensions, ce sont les « Feuillets d’Hypnos », dédiés à Albert Camus et datés de 1943-1944. Écrits dans le maquis par celui que l’action réclame, ils représentent, à peu de chose près le temps d’écriture consenti par le partisan au poète : « Je ne peux m’absenter longuement » explique-t-il. Aphorismes, injonctions, notes cursives, brefs récits, ce sont les rapides feuillets d’un livre de bord du combat, un agenda mental et moral de la guerre que Char présente ainsi :

 

Ces notes n’empruntent rien à l’amour de soi, à la nouvelle, à la maxime ou au roman. Un feu d’herbes sèches eût tout aussi bien été leur éditeur. La vue du sang supplicié en a fait une fois perdre le fil, a réduit à néant leur importance. (…)

Ce carnet pourrait n’avoir appartenu à personne tant le sens de la vie d’un homme est sous-jacent à ses pérégrinations, et difficilement séparable d’un mimétisme parfois hallucinant. De telles tendances furent néanmoins combattues.

Ces notes marquent la résistance d’un humanisme conscient de ses devoirs, discret sur ses vertus, désirant réserver l’inaccessible champ libre à la fantaisie de ses soleils, et décidé à payer le prix pour cela. 

 

Dès ce texte liminaire, lors même que le lecteur s’apprête à lire des carnets sortis de la poche d’un partisan, la résistance déborde ici le cadre historique pour se porter au-delà de la circonstance, jusqu’à un principe de révolte tout intérieur dans lequel s’affirme la fidélité de l’être à ses aspirations les plus profondes.

En effet, l’essentiel de la résistance charienne ne se situe pas tant dans l’opposition à quelque adversaire ou force coercitive nettement identifiée (comme cela fut évidemment le cas pendant la guerre) que dans la prise en considération de tout un système de résistances internes, infligées ou volontaires, historiquement déterminées ou inscrites dans la nature même de l’homme. C’est contre des faiblesses insidieuses que se dresse avant tout la poésie. Car « le pire est en chacun, en chasseur, dans son flanc ».[8]

Observons à ce propos que durant les années d’occupation et dans le temps même du combat, alors que toutes ses énergies étaient concentrées sur l’action présente, Char n’a cessé d’anticiper sur les risques de l’après-guerre. Dès le septième fragment des Feuillets d’Hypnos, il écrit :

Cette guerre se prolongera au-delà des armistices platoniques. L’implantation des concepts politiques se poursuivra contradictoirement, dans les convulsions et sous le couvert d’une hypocrisie sûre de ses droits. Ne souriez pas. Écartez le scepticisme et la résignation, et préparez votre âme mortelle en vue d’affronter intra-muros des démons glacés analogues aux génies microbiens.[9]

Char ne manque pas une occasion de mettre en garde contre l’esprit de vengeance, la petitesse, la perte de conscience, l’oubli de la fraternité, les grands coups de clairons patriotiques : tout ce qui menacera les hommes une fois la paix revenue, et avec elle le temps des règlements de compte et des honneurs hâtivement distribués. Il signale avec inquiétude les ennemis invisibles qui menacent et qui sont autrement pernicieux que des soldats, puisqu’ils déguisent leurs intentions et savent comment prospérer « à la faveur de notre légèreté et d’un oubli coupable ».[10]

La question essentielle que pose l’œuvre de René Char pourrait dès lors se résumer ainsi : Comment se tenir debout ? Comment fuir l’asphyxie ? Où et comment ne pas souffrir « rupture, dessèchement ni agonie »[11].

L’image de l’homme que dessine son œuvre poétique est celle d’un être intérieurement tendu, divisé, souffrant, tyrannisé par ses contradictions, et qui cherche fiévreusement à reprendre souffle, se désaltérer.

Cet être est aussi assoiffé que lucide. Loin de se détourner de la réalité, il en  répète avec insistance les impasses, les risques, les rigueurs, les ruines : « Plus il comprend, plus il souffre. Plus il sait, plus il est déchiré. Mais sa lucidité est à la mesure de son chagrin et sa ténacité à celle de son désespoir. »[12]

C’est un être qui appelle et qui brûle comme le mistral d’avril :

Le mistral d’avril provoque des souffrances comme nul autre aquilon. Il n’anéantit pas, il désole. Par larges couches, à la pousse des feuilles, la tendre apparition de la vie est froissée. Vent cruel, aumône de printemps. Le rossignol dont c’était le chant d’arrivée s’est tu. Tant de coups ont assommé la nuit ! Paix. Aussitôt la chouette s’envole des entrailles du mûrier noir[13].

Dès 1929, dans une lettre à Paul Éluard, René Char définissait l’écriture comme « de la respiration de noyé ». C’est dire que la résistance est de longue date foncièrement inscrite dans son esprit. Elle est à la fois un tempérament (fait de fureur et de ferveur belliqueuse), un credo, une obligation et un choix. Elle est un principe de cohérence, cohésion dynamique, convergence déclarée d’éléments, aussi bien qu’énergie dislocante : elle unit et elle fait voler en éclats. Elle détruit, mais avec des « outils nuptiaux », pour redistribuer, reconfigurer, relier autrement, faire à nouveau tenir ensemble, selon une nouvelle donne, cela même dont la réalité historique a épuisé la force de cohésion.

On pourrait aussi bien dire de cette résistance qu’elle est amoureuse. Le désir est son principe. Ou pour reprendre les mots de Char lui-même à propos de la poésie « l’amour est son foyer, l’insoumission sa loi ».

Le principe amoureux alimente en énergies, oriente et approvisionne. Mais il est également ce qui consume, ce qui brûle, ce qui possède et dépossède, et donc ce qui conjugue étroitement les contraires pour produire de la vie. C ’est à ce même principe d’inflammation que se reconnaît la résistance charienne qui obéit à un devoir central : défendre et valoriser la vie même contre les forces de négation qui menacent de la détruire. Char résiste de toutes ses forces à l’effet d’aspiration du « nada », de l’absurde. Au sortir de la guerre, il refuse de se laisser emporter dans la spirale des châtiments. Il ne sera pas de ceux qui pourchassent les sorcières. L’essentiel est ailleurs. Il s’agit « de rendre sa valeur, en toute hâte, au prodige qu’est la vie humaine dans sa relativité[14] » .

L’esprit de résistance est dès lors généralisé à tous les éléments qui composent cet univers. Depuis le grillon qui stridule dans l’herbe jusqu’à la « bougie dense comme la racine du jour » que tient une main de femme auprès d’un homme décharné au fond d’une espèce de cachot dans ce tableau de Georges de La Tour, Madeleine à la veilleuse[15] », dont Char conservait auprès de lui une reproduction.

La résistance  va de l’esprit buissonnier, amoureux des fugues au bord de la Sorgue, jusqu’à l’expérience de la « contre-terreur » dans les replis du maquis qui non seulement protège les résistants en les abritant dans sa tanière mais leur diffuse une force qui tient aux énergies mêmes dont la nature est porteuse.

Elle se reconnaît électivement dans le paysage provençal : son aridité pierreuse. C’est de ce « nid rocheux » que le poète a reçu ses premières leçons de ténacité.

Dans le poème « Qu’il vive ! », des Matinaux,  René Char écrit : « Dans mon pays, les tendres preuves du printemps et les oiseaux mal habillés sont préférés aux buts lointains[16] ». Le pays charien est un pays éthique, riche de leçons, d’avis, de conduites, d’impératifs et de principes. Il fait office aussi bien de « contre-sépulcre »

L’homme se bat sur la terre, pour elle et avec elle. Elle est son alliée la plus sûre :

La contre-terreur c’est ce vallon que peu à peu le brouillard comble, c’est le fugace bruissement des feuilles comme un essaim de fusées engourdies, c’est cette pesanteur bien répartie, c’est cette circulation ouatée d’animaux et d’insectes tirant mille traits sur l’écorce tendre de la nuit, c’est cette graine de luzerne sur la fossette d’un visage caressé, c’est cet incendie de la lune qui ne sera jamais un incendie, c’est un lendemain minuscule dont les intentions nous sont inconnues, c’est un buste aux couleurs vives qui s’est plié en souriant, c’est l’ombre, à quelques pas, d’un bref compagnon accroupi qui pense que le cuir de sa ceinture va céder… Qu’importent alors l’heure et le lieu où le diable nous a fixé rendez-vous ![17]

Cette résistance est par ailleurs alimentée, soutenue, par des exemples, des modèles de taciturnité et d’obstination : les villageois, bergers, paysans, pêcheurs, vagabonds ou braconniers qui vivent en intelligence étroite avec la nature et qui souvent portent des noms empruntés aux lieux mêmes dont on pourrait dire qu’ils sont à leur façon les princes, comme Louis Curel de la Sorgue.

Ces transparents eux-mêmes font de la résistance, pas seulement en rejoignant pour certains d’entre eux l’armée des ombres, mais en ce que tous représentent et tentent de défendre un monde prodigue qui échappait à l’histoire, à présent menacé d’extinction, comme sont menacées d’extinction les noces avec la nature

Au côté de ces « transparents » qui forment une armée secrète de soldats inconnus, il est aussi des combattants lointains, souvent disparus de longue date, mais qui continuent d’éclairer de leur torche la nuit d’Hypnos. Ces « alliés substantiels » ce sont les penseurs, les peintres, les poètes aimés, au premier rang desquels « Rimbaud le Poète[18] », celui qui oppose « un dos maçonné aux activités littéraires et à l’existence de ses aînés du Parnasse »[19] :

Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Tes dix-huit ans réfractaires à l’amitié, à la malveillance, à la sottise des poètes de Paris ainsi qu’au ronronnement d’abeille stérile de ta famille ardennaise un peu folle, tu as bien fait de les éparpiller aux vents du large, de les jeter sous le couteau de leur précoce guillotine. Tu as eu raison d’abandonner le boulevard des paresseux, les estaminets des pisse-lyres, pour l’enfer des bêtes, pour le commerce des rusés et le bonjour des simples[20].

Rimbaud est l’exemple de celui qui n’a pas transigé. Celui qui n’est pas devenu un « assis ». Celui qui n’a cessé d’aller toujours plus avant. Aller plus avant, c’est « reprendre vie ».[21] Car l’esprit de résistance suppose de se porter vers l’avant[22]. Il récuse dans la poétique charienne tout retournement élégiaque. Ou, plutôt, il suppose que l’on tire du passé une espèce de minerai avec lequel forger de nouvelles armes.

Il y a du jadis, du naguère et de l’autrefois chez Char, mais il n’est pas mort. Il continue de brûler et se libère du regret par les énergies qu’il continue de transmettre. Le passé exerce une espèce de suzeraineté sur le présent : « Nous commençons toujours notre vie sur un crépuscule admirable. Tout ce qui nous aidera, plus tard, à nous dégager de nos déconvenues s’assemble autour de nos premiers pas. » Ainsi s’ouvre le poème intitulé « Suzerain », dans Fureur et mystère, où Char célèbre ce que lui ont transmis des « êtres forts comme des chênes et sensibles comme des oiseaux ».[23]

Parmi ces figures tutélaires, lointaines, mais astreignantes, qui irradient toujours les mêmes énergies neuves, il en est une dont la parole résiste, sibylline, aurorale et magnétique : c’est celle d’Héraclite l’Obscur. Char reconnaît que ce « montagnard ailé », comme il l’appelle, lui a appris à extirper de lui le sentiment de l’incohérence autant qu’à endurer les contradictions. Sa propre parole a notamment en partage avec celle de l’Éphésien la précipitation et la concentration, l’obscurité oraculaire.

« Mystère », tel pourrait être en effet, après la fureur, l’un des autres noms de la résistance. Celui-ci est bien plus qu’une simple défense,  il enroule en énigme la puissance du poème. Il est constitutif de la langue poétique même en tant que celle-ci porte en son cœur un noyau d’incompréhensibilité. Telle est la puissance du poème : s’alimenter d’une énigme et en redistribuer l’énergie à travers le sombre filage des signes...

On sait que volontiers le poète se plaît à obscurcir (« je réservais la traduction » observait Rimbaud) ou livre une parole brute qui paraît venir tout droit de son inconscient : sa page reste fermée ou appelle un décryptage complexe. Lire y devient une « pratique » singulière, un enjeu. Cette langue, que nous pensions connaître, la voici tout à coup étrange ou étrangère – et par là même considérable, à reconsidérer… 

Dans un poème de Char, on entre comme dans une forge : on y voit battre la langue, comme le forgeron bat le fer. On y assiste à la naissance brusque ou brutale du sens, parmi les coups, les éclats, les gerbes d’étincelles.

Il me semble que là, dans cette bibliothèque en feu où frappe un « marteau sans maître » réside l’apport le plus singulier de l’écriture poétique de René Char.

Rappelons ici que le mot de « poésie » désigne un « faire particulier » dans lequel le sujet tourne et retourne sa langue, en éprouve la capacité aussi bien que les limites. Comme le dit Jean-Luc Nancy dans un ouvrage intitulé Résistance de la poésie[24], la poésie « fait le difficile » : elle souligne ce qui est difficile, à dire, à faire ; mais elle choisit aussi bien ses objets avec une attention extrême, sourcilleuse et jalouse. Comme si dans l’espace qui est le sien rien n’allait de soi.

Du sens est en jeu dans le poème dont le « faire » spécifique porte sur le sens. Du sens qui ne se résume pas à une simple transmission, sur le mode plus ou moins quelconque d’un discours. En fait, il n’est pas de discours préexistant au poème lorsque celui-ci se présente rigoureusement comme un objet indépendant.

« Plus qu’un accès au sens, c’est un accès de sens » écrit encore Jean-Luc Nancy  : du sens en effet vient, très singulièrement, dans le poème, et un sens qui ne se fige pas extérieurement à lui, ou qui n’est pas le point d’arrivée du texte-discours, mais sa présence même.

Ce sont ces accès de sens – comme on parle d’accès de fièvre – que nous livrent les fulgurations aphoristiques de l’écriture charienne. Si le motif de l’inspiration, de la transe, continue parmi d’autres—de fructifier sous la plume du poète, c’est qu’il rend compte de ce surgissement. Char reste surréaliste dans son parti-pris du transport métaphorique.

N’y a-t-il pas, à deux pas de L’Isle sur la Sorgue, une bouche d’ombre ? La grotte de Fontaine de Vaucluse dont sort la source de la Sorgue. Le rocher dont surgit la voix…

Rivière trop tôt partie, d’une traite, sans compagnon,

Donne aux enfants de mon pays le visage de ta passion.

Rivière où l’éclair finit et où commence ma maison,

Qui roule aux marches d’oubli la rocaille de ma raison.

Rivière en toi terre est frisson, soleil anxiété.

Que chaque pauvre dans sa nuit fasse son pain de ta moisson

Rivière souvent punie, rivière à l’abandon.

Rivière des apprentis à la calleuse condition,

Il n’est vent qui ne fléchisse à la crête de tes sillons.[25]

(…)

Sous la plume de Char, la résistance poétique tient à la force autonome de proposition et d’invention du poème. Cette parole n’est pas soumise à quelque référent externe. Elle déborde aussi bien le pôle du sujet que celui de l’objet. Elle exhorte, mais n’appartient pas, pour reprendre les mots de Maurice Blanchot, « au monde facile des choses usées, des paroles déjà parlées ».[26]

C’est une « proposition sans loi[27] », non soumise au labeur du logos, à la patience de la discursivité, mais s’enflammant et se précipitant. Elle se jette : de l’expérience au sens, de l’image à la vérité, du sensible à la pensée. Et elle tend entre eux le vers ou la phrase comme un arc résistant…

C’est donc à définir la poésie comme une manière tendue d’accéder au sens, en gardant en vue l’inexprimable, que nous convie l’œuvre de René Char. Avec elle la question du sens est posée si intimement qu’elle en devient l’un des sujets prépondérants du poème.

Selon Maurice Blanchot, la poésie de Char est « révélation de la poésie (…) poème de l’essence du poème »[28]. Le poème fait effort pour comprendre la poésie et la rendre visible. Il appelle en sa direction, mais il regarde vers elle comme vers un indéfinissable, une force à tout jamais insoumise, le lieu même de la résistance aussi bien que de la fragilité et du désarroi.

C’est que le mot de poésie renvoie à ce qui en chacun désire, aspire, dépose réclamation, porte plainte et cite à comparaître côte à côte le réel et l’irréel à la façon de deux « loyaux adversaires ».

C’est pourquoi, nous avertit René Char, « le poète intègre, avide, impressionnable et téméraire se gardera de sympathiser avec les entreprises qui aliènent le prodige de la liberté en poésie, c’est-à-dire de l’intelligence dans la vie ».

Cette vie on se souvient que dans un poème essentiel du Marteau sans maître intitulé « Commune présence », Char la définissait comme « la vie inexprimable »

Tu es pressé d’écrire

Comme si tu étais en retard sur la vie

S’il en est ainsi fais cortège à tes sources

Hâte-toi

Hâte-toi de transmettre

Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance

Effectivement tu es en retard sur la vie

La vie inexprimable

La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t’unir

Celle qui t’est refusée chaque jour par les êtrtes et par les choses

Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés

Au bout de combats sans merci[29] (…)

 

Cette vie inexprimable, c’est ce que Rimbaud appelait « vraie vie » absente. C’est l’existence humaine telle qu’elle se détache sur un « horizon d’évidence, de silence et de néant »[30], tout à la fois indiscutable et incompréhensible. C’est ensemble vers l’absence et vers la présence que le poème fait signe. Ou plutôt dessine-t-il avec force les contours de la présence sur fond d’absence, avec des arêtes et un éclat plus vifs de faire ainsi se détacher de son fond de ténèbres. Pour Char, « la couleur noire renferme l’impossible vivant ». L’irréel aiguise le réel. Il ne constitue en aucune façon une échappatoire ou un remède. Il n’est ni dieu consolateur ni paradis perdu à retrouver. Ce qui importe est la tension de l’impossible et du possible. Une tension résistante. Qui assure de la résistance. Du maintien de la volonté et de l’espérance :

« Résistance n’est qu’espérance. Telle la lune d’Hypnos, pleine cette nuit de tous ses quartiers, demain vision sur le passage des poèmes. »[31]

 

Jean-Michel Maulpoix


 



[1] René Char, Œuvres complètes, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1983, p.579.

[2] « Billets à Francis Curel », Recherche de la base et du sommet, Œuvres complètes,  ibid. .p.632.

[3] « La liberté passe en trombe », ibid. , p.649.

[4] Le déshonneur des poètes, Jean-Jacques Pauvert, 1965, p.82.

[5] Georges Mounin, La Communication poétique, précédé de Avez-vous lu Char ? Gallimard « Les Essais », 1969, p.150.

[6] Notamment par le beau témoignage de Georges-Louis Roux, « René Char hôte de Céreste », une première fois paru dans le Cahier de l’Herne René Char en 1971, puis repris dans les Œuvres complètes en Pléiade, p.1115-1131.

[7] « La torche du prodigue », Arsenal, Œuvres complètes, op cit., p.8.

[8] Op.cit., p.248.

[9] Feuillets d’Hypnos, Op. cit., p.176.

[10] Recherche de la base et du sommet, op. cit., p.637.

[11]  Dans la pluie giboyeuse , op. cit., p.443.

[12] « Crible », Le Nu perdu, op. cit., p.465.

[13] « Chacun appelle », La nuit talismanique, op. cit., p.499.

[14]  « Billets à Francis Curel », op. cit., p.638.

[15] Voir le poème de Fureur et mystère portant ce titre, op. cit., p.276.

[16] Les Matinaux, op. cit., p.305.

[17] Feuillets d’Hypnos, op. cit., p. 209.

[18] Pléiade, p.727.

[19] Id., p.728.

[20] « Tu as bien fait de partir Arthur Rimbaud », Fureur et mystère, op. cit., p.275.

[21] « Faire du chemin avec », Fenêtres dormantes et porte sur le toit, op. cit., p.581.

[22] Voir à ce propos la « Réponse interrogative à une question de Martin Heidegger », Recherche de la base et du sommet, op. cit., p.734.

[23] Fureur et mystère, op. cit., p.261.

[24] Jean-Luc Nancy , Résistance de la poésie, Bordeaux William Blake & Co, 2004.

[25] « La Sorgue », Fureur et mystère, op. cit., p.174.

[26] Maurice Blanchot, La Part du feu, Gallimard, 1949, p.107.

[27] Alain Badiou, Petit manuel d’inesthétique, Seuil, 1998, p.33.

[28] La Part du feu, op. cit., p.105.

[29] « Commune présence », Le Marteau sans maître, op. cit., p.80-81.

[30] Maurice Blanchot, La Part du feu, op. cit., p.107.

[31] Fragment 168 des Feuillets d’Hypnos, op. cit., p.215.