"Courtois",
tel est curieusement le premier qualificatif, un peu
désuet, qui me vient à l'esprit lorsque je songe
à Claude Esteban. En des temps lointains, on disait
cela du poète... Mais c'est ici d'une forme de
vigilance intellectuelle qu'il s'agit, d'une mesure
et d'une pudeur toujours maintenues, jusque dans
l'amitié.
Qu'il commente l'oeuvre de Paz ou de
Bonnefoy, de Tal Coat ou de Chillida, qu'il traduise
Guillén et Quevedo, ou qu'il écrive des poèmes,
Claude Esteban ajuste rigoureusement sa voix à la
séparation, au vide, à la distance, qu'il a
préalablement reconnus comme irréparables.
"Tout est trop loin de soi", écrit-il. Je
garderai pourtant longtemps au creux de mon oreille
sa voix d'ami, si enjouée parfois.
Jean-Michel
Maulpoix, le 12 avril 2006.
On
lira ci-dessous, à propos de Claude Esteban,
l'entretien qu'il avait donné au printemps 2004 à
Laure Helms et Benoît Conort pour le numéro 71 de
la revue "Le nouveau recueil" que publient
les éditions
Champ vallon.
Claude
Esteban fut Président pendant six ans de la Maison
des écrivains, rue de Verneuil à Paris : ses
amis s'y rassembleront le 18 mai pour une soirée de
lectures à sa mémoire.
Lire
également l'hommage à Claude Esteban sur Poezibao,
par Florence Trocmé.
Claude
ESteban et Jean-Michel Maulpoix à Valladolid le 10
novembre 2003
Cet
entretien a paru dans le numéro 71 de la revue Le
Nouveau recueil, en juin 2004, aux éditions
Champ vallon
Réagissant
à une opinion couramment admise, vous rappelez
dans Le
partage des mots que le bilinguisme, pour un
enfant, peut être source de difficultés
importantes, voire de souffrance. Cette expérience
problématique vous a cependant permis de
poursuivre très tôt une activité de
traduction importante, qui entre sans cesse en résonance
avec votre propre écriture. Au point de
commencer par exemple chacun des neuf poèmes
d’Appel à témoin par la traduction d’un vers de César Vallejo,
que vous poursuivez ensuite vous-même. Quel
sens donner à cet « accompagnement » ?
Il
me faut, dès l’abord, lever une équivoque.
Le partage entre deux langues, le passage
continuel de l’une à l’autre, si
difficilement vécu par l’enfant que j’étais,
n’ont, me semble-t-il, guère favorisé en moi
une aptitude à la traduction de poésie, telle
que je l’ai menée par la suite. Pour
paradoxale que cette remarque puisse paraître,
une pareille dualité dans l’approche et
l’appréhension du monde, sans relâche
ressentie comme irréparable, m’aurait plutôt
persuadé que les idiomes, véhiculant chacun
une vision et une version du sensible,
distinctes et parfois même opposées, ne
m’autorisaient qu’à des translations
hasardeuses, dictées par la seule urgence de me
faire entendre, et vouées à l’erreur. Que
les mots dont je disposais, que le langage dont
je faisais commerce, s’éloignent indéfiniment
des choses, c’était déjà, pour le disciple
ingénu de Cratyle que je devenais sans le
savoir, une sorte de scandale, et davantage
encore, une souffrance du cœur et de
l’esprit. Mais s’ajoutait à cela, par une
conjuration maligne, le fait que l’espagnol et
le français, à travers leur lexique, leur
syntaxe, le tissu verbal qu’ils tramaient,
accusaient plus cruellement cette distance,
privilégiant ici, négligeant là-bas certains
registres du réel – couleurs, sonorités,
saveurs – pour ne retenir que ce qui
confortait leur idiosyncrasie ombrageuse à
laquelle il ne m’appartenait pas de me dérober.
Non, je n’étais pas le même, dès lors que
je m’exprimais en français et en espagnol, et
il me fallait vivre avec ce dédoublement de la
conscience, des mots, des gestes de chaque jour,
sans parvenir jamais à les réduire. Face à la
présence irréfutable, magnifique, d’un
arbre, d’un peu de ciel, ou simplement d’un
bol de porcelaine blanche, je ne trouve, aussi
loin que je remonte dans ma mémoire, qu’une
immense lassitude à rassembler des signes,
choisis en toute hâte, et qui se combattaient.
J’étais sur mes gardes, je redoutais à
chaque instant que le langage, ainsi divisé, ne
me trahisse, qu’il n’offusque plus que tout
l’épiphanie permanente du monde qu’il avait
pour mission de dire dans son mouvoir et dans sa
vérité. Je n’ai pas connu cette « hospitalité
langagière » que Paul Ricoeur évoque
avec émotion à propos du traducteur idéal,
« où le plaisir d’habiter la langue de
l’autre est compensé par le plaisir de
recevoir chez soi, dans sa propre demeure
d’accueil, la parole de l’étranger ».
Pour ma part, où que je fusse parvenu à me
situer, au cœur de la langue proprement
maternelle ou de celle que je devais à mon père,
je demeurais à mes yeux, comme fatalement,
l’intrus, le visiteur importun, l’apatride. Être
bilingue, ou tendre vers cet état hybride
que j’estime intenable, c’est confronter en
soi deux horizons, traverser deux espaces
mentaux qui ne se confondent que par l’adéquation
illusoire des concepts – cette chimère,
tenace en nous, d’une grammaire universelle.
Si
j’en suis venu, plus tard, à traduire des poèmes,
en dépit de mes réticences à l’égard de
tels transferts idiomatiques, je ne pense pas le
devoir à cette épreuve incessante, dont
j’avais été le théâtre, et que je ne
cherchais qu’à distraire de moi. Tout langage
verbal me décevait, je n’y reconnaissais
qu’un discours, nécessaire sans doute sur le
registre de la communication intersubjective,
mais confiné dans un réseau de codes,
abandonnant l’immédiat à ses énigmes, ne délivrant
de lui qu’un double décoloré, exsangue.
L’acquisition plus méthodique des deux
idiomes, le choix définitif du français comme
langue d’appartenance, ont certes contribué
à m’assurer mieux dans ma démarche
intellectuelle, les études que j’ai
poursuivies, la profession d’enseignant qui
allait devenir la mienne. Je ne faisais,
toutefois, que différer mes alarmes, les
occulter sous le couvert de quelques convictions
secondes qui me tenaient lieu de rigueur. L’écriture,
dès l’instant où je l’ai ressentie, non
point comme une manière d’ornement formel de
la pensée, mais comme une exigence intérieure,
oui, ces mots, ces phrases soudain concertées
ensemble et qui résistaient au démembrement,
à l’oubli, je leur suis redevable de bien
autre chose que d’une grâce éphémère ou du
bonheur d’une trouvaille. Je comprenais
maintenant que j’avais accordé une importance
excessive à un débat qui ne pouvait se résoudre
qu’en dehors des impératifs de
l’intelligible. La poésie ne se souciait
nullement des significations établies, elle était
seule à conférer aux signes verbaux une charge
signifiante qui échappait aux critères de
l’entendement, qui faisait de ces mots, à
quelque langue qu’ils appartiennent, les
porteurs d’un sens qui les dépassait sans les
détruire. Ce « sens plus pur »,
d’autres l’avaient cherché avant moi, au
risque de se perdre ou de retourner au silence.
Il ne me suffisait pas de lire ce qu’ils
avaient consigné de cette quête, voici vingt
siècles ou à peine hier ; il me fallait
entreprendre avec eux l’aventure, pénétrer
au plus profond de cette langue qui était à
jamais la leur, unique, incomparable à toute
autre. Et puisque l’étoilement des idiomes,
la fabuleuse diaspora de Babel ne me permettait
pas d’accéder, sans le truchement d’un
tiers, à Homère, à Dante, à Milton, du moins
pouvais-je, rien qu’un instant, risquer mes
pas dans le sillage de Virgile, accompagner de
mes mots la prophétie d’un enfant neuf et le
retour des saisons splendides... J’avais
aussi, devant moi, ce foisonnement et cette
ampleur de la parole poétique en langue
espagnole, l’appel d’une transparence chez
Jean de le Croix, la gravité farouche de
Quevedo, le vertige comme désolé de Machado,
tant de voix qui me sollicitaient.Je n’ai retenu, au long des années,
pour les traduire, que celles, chaque fois plus
fortes, avec lesquelles j’entretenais de secrètes
connivences. Ainsi en a-t-il été de l’œuvre
de Jorge Guillen, toute vouée au cantique émerveillé
des substances, à la plénitude de l’Ici et
du Maintenant. J’ai eu besoin, il est vrai, de
la présence quasi charnelle de ses vocables, de
la certitude qui les habitait, d’une vigueur
qui me faisait défaut. Épousant leur
enthousiasme, m’essayant à ne pas le gauchir,
je me suis peut-être détaché quelque peu de
ce paysage hivernal, dévasté par le vide, où
je m’engageais. Traduire Guillen, c’était
croire derechef à la cohésion du monde, à son
ordonnance, à son invulnérabilité, sous les
espèces tangibles du poème. Et ce poème que
je n’avais pas écrit, voici que de l’avoir
porté jusqu’aux rives de notre langue, il
devenait presque le mien.
Cette
manière d’appropriation, tout à la fois
verbale et spirituelle, ne manquera pas, je le
devine, de paraître illusoire. Je l’ai
cependant poursuivie, et bien au-delà de ce que
j’espérais une transcription honorable des
arabesques de Gongora, des fulgurances d’Octavio
Paz. J’ai voulu prolonger, à mon tour, les
accents tragiques de César Vallejo, récuser le
silence qui les avait tranchés d’un coup, les
arracher au bâillonnement d’une bouche. Non
pas seulement retenir ces Poèmes humains dans une version qui outrepasserait leurs signes,
mais leur offrir un espace où ils
participeraient d’une vie nouvelle, où ils
s’avanceraient avec moi. Un vers de Vallejo,
et je lui inventais un avenir qu’il n’avait
pu connaître, je l’entraînais dans une suite
de cadences, au sens musical du terme, que
l’abrupt de sa voix avait laissé comme en
suspens. Ai-je, ainsi faisant, été fidèle au
cœur de l’infidélité, selon le vœu
impraticable de Hölderlin, me suis-je laissé
prendre au piège d’un simple mimétisme, moi
l’étranger devant une porte à jamais close ?
Il ne m’appartient pas de répondre.
Cet
« accompagnement » ne concerne pas
seulement les poètes étrangers : vous
l’avez pratiqué aussi, et pas seulement dans Etranger
devant la porte, vers le « seuil »
de ceux qui vous sont chers, peintres et
sculpteurs. Un tel échange suppose une
communauté d’esprit, une pratique parallèle.
Quel besoin motivait votre appétence pour Sima,
par exemple, ou Hopper ?
Je
n’aborderai ici que brièvement la relation
que j’entretiens avec les images. Il faudrait
sans doute, pour la cerner davantage, reprendre
d’une autre façon le débat auquel je me référais
précédemment et qui relève de ma défiance
originelle devant le langage des signes verbaux
et sa capacité toute problématique à rendre
compte, par les moyens dont il dispose, de la
teneur du sensible. La peinture, bien évidemment,
qu’elle s’attache à figurer l’apparaître
des choses ou qu’elle s’en sépare pour
instaurer un univers autonome de lignes, de
formes, de couleurs, n’a nul besoin de prendre
appui sur ce système conceptuel de représentation,
et la liberté dont elle fait usage dans son
expression plastique m’a toujours fasciné,
tel un horizon immédiat pour certains,
inaccessible pour ceux qui doivent se contenter
de mettre des mots, côte à côte, sur une
page. Lire les poèmes des autres ne m’avait
pas suffi ; contempler un dessin, une
gravure, un tableau, ne parvenait guère plus à
me satisfaire, mais le dialogue avec eux se révélait
singulièrement plus ardu, puisque mon approche,
au mieux, ne pouvait être, en effet, que parallèle,
soumise, malgré moi, à un parcours discursif.
Je m’y suis résolu pourtant, j’ai « accompagné »
– le terme que vous employez est, hélas, trop
juste – nombre d’expériences picturales de
notre temps par le biais d’études, de
commentaires critiques sur l’imprécision et
les limites desquels je ne me méprenais pas.
Quel que fût mon désir, il y manquait cette
proximité, cette adhérence tactile à une
tache, à un coup de brosse, ce corps à corps
avec une matière palpable que convoquaient mes
phrases sans l’atteindre jamais. Si j’ai eu
recours au poème, et plus particulièrement
pour aborder les toiles de Sima, c’est qu’il
m’est apparu, à tort peut-être, que le
surgissement progressif de la parole, une
« poïetique » du verbe en
mouvement, pouvait entrer en concordance avec
ces brassements confus de l’élémentaire, la
formidable cosmogonie qui se générait sous mes
yeux. Le vieil adage de l’Ut
pictura poesis presque oublié
aujourd’hui, recouvrait pour moi sa vertu
première et m’encourageait à poursuivre sur
ce chemin.
C’est
au contraire l’étrange, l’inquiétante
fixité de chaque personnage, de chaque scène,
qui m’a requis chez Edward Hopper. Ici, dans
une chambre d’hôtel, sur un quai de gare, aux
façades anonymes d’une rue déserte, rien ne
bouge, rien, semble-t-il, ne viendra dissiper
une torpeur des objets et des êtres, une
attente indéfinie. Je ne parvenais pas à
m’arracher à ces paysages urbains pétrifiés,
j’aurais voulu percer leur mystère, pénétrer
leur surface trop lisse, mais je demeurais en
dehors comme si une sorte de lecture immédiate,
par trop littérale, me paralysait à mon tour.
Il me fallait rompre avec cette hypnose qui, si
je m’abandonnais à elle, me condamnait au
mutisme, au ressassement du regard. Il fallait,
en quelque façon, que le temps reprenne son
cours au cadran des horloges, que l’espace à
nouveau s’anime, que cette femme, devant sa
fenêtre, finisse de se coiffer, ouvre une
porte, retrouve le soleil. Au risque de m’égarer
dans l’imaginaire, je me suis livré, délibérément,
à une sorte d’effraction du tableau,
m’emparant à mon gré de tel ou tel élément
de la composition, en modifiant l’ordonnance,
suggérant un récit, tressant les fils d’une
intrigue minutieuse, voire saugrenue. Une
pareille désinvolture, que je ne m’étais
jusqu’alors jamais permise avec une œuvre
d’art, je la devais, pour beaucoup, à cette
forme d’écriture dont je découvrais, non
sans étonnement, les virtualités. Je n’avais
pratiqué la prose que dans un dessein tout
intellectuel d’élucidation ; je découvrais,
maintenant, qu’elle pouvait s’enrichir
d’autres aventures, se prêter à l’imprévisible
des circonstances, embrasser l’accidentel.
Etait-ce, toute neuve pour moi, la tentation du
romanesque, une griserie passagère, ou la découverte,
grâce à Hopper, de territoires inconnus ?
Voilà qu’à la faveur d’une peinture,
redoublant la fiction des images par la
fantasmagorie d’une histoire, je laissais les
mots fomenter à eux seuls de mouvantes scénographies...
Ainsi,
comme d’autres poètes contemporains, vous
oscillez entre vers et prose... La prose semble
vousattirer
pour sa liberté, sa capacité d’aller et
venir, à l’encontre de son étymologie, sa
faculté d’embrasser et d’envelopper toute
la teneur du monde... Tandis que vos poèmes
traduisent plutôt la déchirure, la perte de
substance, se présentant souvent comme une série
d’images fixes, voire de peintures de disparus
(Fayoum). Par-delà les différences, la voix qui s’exprime est
pourtant la même. Pouvez-vous vous expliquer
sur cette double attirance générique ?
J’avais
été attiré, comme je viens de le dire, par
l’écriture en prose, mais je ne pensais pas
qu’elle dût interférer avec le travail du poème,
ses exigences, ses options. La prose relevait à
mes yeux de l’ordre du narratif, de la
relation linéaire et progressive, et cette manière
qui était la sienne d’avancer, pas à pas, à
travers l’espace et le temps ne pouvait en
aucune façon se comparer, à plus forte raison
s’associer au bouleversement impérieux des
catégories, à ces correspondances mystérieuses
entre les signes du monde, qui demeuraient le
propre de la poésie. Certes, je ne déniais
nullement à la prose ses capacités
d’invention et de représentation,
j’admirais ses architectures imposantes, de Don
Quichotte à Moby
Dick, et peut-être jusqu’à l’Ulysse
de Joyce. Ce génie romanesque, j’avais tenu
à lui rendre hommage dans un petit livre qui
m’est cher, même si, venant d’un poète, il
ne suscita guère d’écho, Choses
lues. J’y laissais libre cours à ma mémoire,
à ses méandres, à ses divagations, pour faire
surgir de l’ombre et revenir sur la scène de
mon récit les figures du prince Muichkine, de
Quentin Compson, d’un Curé de campagne qui
n’a pas de nom, comme si Doistoïevsky,
Faulkner, Bernanos, consentaient, un moment, que
mes phrases se mêlent aux leurs, ces dérives
et détours aux destins qu’ils avaient fomentés.
Mais mon écriture, dès lors que je revenais au
poème, ne trouvait là aucun lieu d’ancrage.
Si
je m’interroge, aujourd’hui, sur cette place
toute particulière que la prose est venue
prendre au cœur de mon expérience poétique,
il me faut rejoindre par la pensée ce recueil
lentement élaboré, difficilement mené à son
terme, auquel j’ai donné le titre, en vérité
explicite, de Quelqu’un
commence à parler dans une chambre.
C’est, en effet, dans l’espace à la fois
quotidien et métaphorique d’une chambre que
s’est opéré, autant que je puisse en fixer
l’origine, non pas une « oscillation »
entre vers et prose, mais une sorte d’équilibre
ou de distribution équanime entre ces deux
formes. Une chambre – avec tout ce qu’elle
avait retenu d’un passé douloureux dont je ne
parvenais pas à m’éloigner, sept jours vécus
hier et qui s’inscrivaient, telle une histoire
à jamais interrompue, dans une suite de poèmes
brefs, modulés sur une même mesure, monotone,
lancinante comme la pluie d’un certain mois de
septembre qui ne cessait plus. Cette chambre
encore, mais au petit matin, lorsque je tentais
de m’accorder à la lumière neuve, à ce
retour des choses familières, des gestes qui réconcilient,
m’essayant à des rythmes moins heurtés où
la voix s’élevait peu à peu, d’un simple
vers jusqu’à la complétude esquissée d’un
poème en forme de sonnet, pour redescendre
ensuite, docile au mouvement des ombres, vers
l’unique linéament du soir. Mais au dedans de
cette chambre immobile, demeurait aussi, comme
captif de son mutisme, le temps voué à la
nuit. Je n’avais écrit, jusqu’alors,
qu’aux heures claires, j’avais besoin que
les profils s’accusent, que les arêtes me
blessent par leurs évidences, que la rectitude
du soleil à midi dénonce les artifices et les
sortilèges de l’indéfinissable.
J’abandonnais la nuit à ses vertiges, à ses
ordonnances équivoques, je ne cherchais qu’à
la traverser d’un bond, d’un sommeil sans rêves.
Et c’est elle, pourtant, qui s’est offerte
à moi, qui m’a tendu sa « main amie »,
celle que n’avait pas rencontrée Rimbaud, et
qui m’a aidé à me déprendre de ma défiance
toujours aux aguets. Oui, c’est à elle que je
dois, dans cette chambre où veillait une lampe,
d’avoir éprouvé le temps, non plus sous le
harcèlement des minutes, mais
s’approfondissant, se déployant en une durée
qui s’énonçait comme une longue phrase à
peine murmurante et que j’écoutais
maintenant, et que je faisais mienne. Il ne
s’agissait plus d’agripper, en toute fièvre,
quelques bribes de l’instant, mais de se
laisser porter par cette houle bienfaisante,
dans un acquiescement de la conscience vigile et
du corps. Sans doute est-ce à la faveur de
cette trêve inespérée entre les assauts du
jour que j’ai commencé d’écrire, l’une
après l’autre, sans me soucier de la forme
qui s’imposait à elles, les pages en prose
que j’allais réunir plus tard, et qui,
simplement appelées Phrases, la nuit, formeraient la partie centrale, nodale, de mon
livre de poèmes. A la verticalité de l’écriture
que me dictait le jour, il m’apparaissait nécessaire
d’associer cette dimension comme horizontale,
cette extension profuse dans l’étendue que la
nuit venait de me révéler – et la prose,
telle que je l’appréhendais, pouvait y répondre.
Renonçant de la sorte à la partition
sourcilleuse que j’avais jusqu’alors
maintenue entre ces deux modes d’expression,
je ne me laissais pas guider par le caprice ou
l’ambition de rompre avec l’autonomie des
genres, je ne faisais peut-être qu’obéir à
l’eurythmie secrète du monde, à cette
alternance de systoles et de diastoles qui
gouverne aussi bien l’univers que le cours
biologique de nos cellules, de nos pensées, de
nos gestes. La prose retenait dans les mots
cette respiration plus ample qui succède aux
saccades, aux sursauts du cœur, à la folle dépense
des journées. Elle n’offusquait pas
l’ardeur du poème, elle lui permettait
seulement de reprendre haleine dans le silence
des heures lentes, dans une chambre où reposait
la nuit.
Votre
dernier livre, Morceaux
de ciel, presque rien, plus encore que les précédents, évoque un monde du
peu, du presque rien, comme l’indique le
titre. Toute substance semble s’y dérober (« l’espace
est creux dès que ma main le touche », écrivez-vous),
comme si la lumière qui pourrait lui donner
corps venait à manquer dans ce ciel en
morceaux, où les dieux sontdevenus si petits que les oiseaux les
picorent comme des graines... Comment la parole
poétique parvient-elle à se tenir au plus près
de ce qui n’existe plus qu’à peine, dans un
monde de si peu d’être ?S’agit-il toujours, comme vous l’écrivez
dans L’image
prise au mot de « Ne dire ni/ la
craie, le corps, le tangible », pour
« travailler en deçà, traquer le souffle »
dans lequel peut seul advenir « le mot
juste, le bleu/ pris dans le bleu » ?
Je
redoute, il est vrai, que la parole ne se
prononce trop vite, que les mots d’un poème,
par trop d’assurance, ne violentent le monde
qui m’entoure et ne le réduisent à quelque
formulation aussitôt reconnue comme sa vérité.
Car le monde, pour solide et substantiel qu’il
apparaisse, est fragile, sa permanence toujours
menacée, et vouloir s’en saisir avec la précision
implacable des signes tout comme avec la rudesse
d’une main, c’est déjà compromettre son équilibre,
déchirer l’étoffe de l’impondérable,
suspendre le balancement d’une branche et
l’intelligence qu’elle entretient avec
l’envol d’un oiseau. Il faudrait, mais
comment y parvenir, que le poème ne se pose
pas, qu’il imprime sur la page et pour l’œil
mental une manière de tracé fugitif et qu’il
s’efface. Je suis loin de pouvoir y prétendre,
et cette apesanteur que je convoque, voici que,
la nommant, je sais qu’elle m’échappe et
que l’intervalle se creuse toujours plus entre
l’être et le dire, et que je dois m’y résoudre.
Je rêve d’un poème qui prolongerait ce
regard longuement porté sur le spectacle le
plus simple – une fleur dans un vase, la
courbe d’une colline, l’éclat d’un
caillou. J’imagine une phrase qui ne ferait
qu’effleurer l’écorce du visible et qui
n’aurait de valeur que par cette rencontre
impalpable où la distance et les mots qui s’y
attardent viendrait s’abolir. Est-ce réclamer
de la poésie ce qui ne relève que du silence ?
Je continue d’écrire, comme si l’espoir ne
me quittait pas de rejoindre, après tant de
fatigues, ce lieu par-delà tout lieu.
Dans
ce monde que l’on pourrait dire en limbes, où
se dérobe jusqu’au palpable, l’extrême
limpidité recherchée est toujours menacée,
notamment par l’excès de paroles. Ce n’est
pas tant le risque du mensonge que vous conjurez
alors que l’opacité
liée à la substance même du langage. « Et
si, tant de paroles dites, la parole/
s’obscurcissait/ je vous en prie, ne venez pas
me barrer la route,/ séparer mon ombre de moi ».
Sur
la page, le vers semble alors s’inscrire en
filigrane, à travers des « écorces »
(titre d’une partie de Morceaux
de ciel) de poèmes proches du haïku. Dès
lors, c’est la finitude seule, l’extrême
fragilité de cette vie que rend palpable cette
écriture. Que pouvez-vous dire de cette sagesse
presque posthume qui s’énonce avec tant de
calme dans ces pages ? Qui parle là, et
depuis où, lorsque vous écrivez :
« J’étais mort et je suis/ revenu/
(...) je n’ai plus/ de nom, plus de visage/ je
suis là, j’étais là depuis toujours » ?
Votre
question, si directe, m’embarrasse, et je me
sens presque incapable d’y répondre, sinon en
recourant à une sorte de lucidité seconde, à
un difficile retour sur moi-même, au
ressouvenir de certaines épreuves dont je ne
puis parler, aujourd’hui encore, sans beaucoup
de scrupule. Je ne suis guère parvenu à
l’apaisement de tout l’être que vous
appelez « sagesse » et que vous
semblez lire dans les vers de mon dernier livre.
Par une grâce qui nous fait défaut, le poème,
parfois, a la chance de se conjuguer au mode
optatif, et c’est à lui de susciter à
travers les mots, et pour ceux qui les déchiffrent,
ces moments de quiétude que le présent de
l’expérience nous refuse inexorablement. Il
n’existe, en effet, de sagesse qu’idéale ou
« posthume », et ce qualificatif si
mystérieux, vous l’employez, je crois, avec
justesse à propos d’un travail d’écriture
qui n’appartient pas totalement au passé de
ma vie. Pour rejoindrel’autre rive, pour se réveiller un
matin avec moins d’effroi, il importe
d’avoir éprouvé dans la chair et jusque dans
les fibres de la conscience cette immense déperdition,
cet effacement des repères et des certitudes
que signifie la mort, quand elle frappe au plus
près.
Je n’avais rencontré la mort que dans
les livres et les images. Solennelle ou
tragique, elle demeurait une allégorie, elle ne
m’affectait pas. Elle ne faisait que rendre
plus précieuse, plus urgente, cette invite des
choses et des hommes à partager une richesse
qui, d’être cernée par le temps, exigeait
qu’on s’en empare et qu’on la dépense. Le
monde, ainsi que le proclamait Jorge Guillem, était
bien fait. Et son assise, d’un coup, a vacillé
pour moi ; il ne m’a proposé qu’un
chaos, une béance. J’aurais pu reprendre à
mon compte la phrase terrible de Mallarmé :
« je suis parfaitement mort » - et
me taire, ou bien, s’il m’était donné de
poursuivre, m’effacer en tant que sujet, de
telle sorte que les mots, s’érigeant seuls
par-delà le désastre, viennent parfaire mon
occultation. Je n’ai pas répondu à cet appel
vertigineux que je révère pour sa grandeur et
qui m’effraie par sa lumière noire. Je me
suis attaché à croire que les disparus de la
terre n’étaient pas morts tout à fait, si
nous leur accordions un espace dans nos paroles,
un semblant de salut, du moins une survie qui se
nourrirait de notre souffle. Cette voix qui
demeurait la mienne, et dont je ne souhaitais
pas qu’elle se confine dans un soliloque, je
l’ai prêtée aux effigies de Fayoum,
à ces visages que la poussière des siècles
avait épargnés, à ces lèvres tremblantes. Je
n’ai peut-être ranimé qu’un théâtre
d’ombres, n’importe, il ne me quitte plus.
Je ne sais s’il m’assure le réconfort
d’une présence, mais il rend la solitude de
mes paroles moins lourde à porter. Et que j’écoute
parler au-dedans de moi le vieux roi Lear, que
je le suive derechef sur cette lande où il s’éloigne,
je ne ravive pas ma blessure, je m’aperçois
qu’un autre, depuis toujours, m’a précédé
dans une quête insensée de l’absente, de
celle qui ne reviendra plus. Je dois à ces
compagnons fragiles de mes errances un peu de
cet apaisement auquel vous donnez le nom de
sagesse, une sagesse qui a traversé l’obscur.
Vos
poèmes sont très travaillés par la découpe,
la déliaison et la séparation. Très
souvent, l’on retrouve une structure par
couples de vers dont le second vient isoler un
ou deux mots. Comment parvenez-vous à
concilier les exigences d’unité du poème
avec la recherche d’une musique et d’un
rythme singuliers ?
Que le poème
se présente sur la page comme une
configuration de mots que l’œil découvre
dans sa présence immédiate et qui lui impose
une sorte de parcours impérieux, c’est là,
assurément une évidence à laquelle je ne
puis me soustraire. Découpes du vers ou de la
séquence, syncopes dans le lacis des lignes,
espacements, tout concourt à une appréhension
que je qualifierai de spatiale, assujettie à
la vue, entretenant avec celle-ci une relation
privilégiée, quasi exclusive. Je crois ne
pas me tromper en affirmant que cette primauté
du regard n’a fait que se manifester
toujours davantage, quelque forme qu’elle
ait prise, à travers les expériences les
plus neuves de la poésie française du XXe siècle.
Sans doute, me semble-t-il, doit-on à Reverdy
la meilleure formulation, aussi précise que
tranchante, de ce que j’appellerai le
principe fondateur d’une poétique toute
visuelle. « Pour moi, je le dis
nettement, il n’y a absolument qu’un moyen
de contact entre le poème et celui qui veut
en prendre connaissance, c’est l’œil ».
Et passant, en toute logique, de la réception
du poème à sa genèse et à son
accomplissement, Reverdy, l’admirateur
fervent de Braque, de Picasso, de Juan Gris,
n’hésitait pas à écrire : « La
page attend la plume, comme la toile le
pinceau ». Ce superbe parallèle avec
l’acte pictural aurait bien des raisons de
me séduire, s’il n’était assorti d’un
rejet définitif de toute poétique qui
prendrait appui sur une autre virtualité du
langage, cette dimension orale, et donc
auditive, inhérente aux signes verbaux :
« les musiciens sont là avec leurs
notes pour satisfaire nos oreilles. La poésie
lyrique est morte dans une interminable agonie
depuis l’invention de la typographie ».
Ce verdict sans appel, qui date des dernières
années de sa vie, Reverdy, par bonheur,
n’en a guère tenu compte dans une œuvre où
la disposition graphique, pour subtile
qu’elle soit voulue, cache assez mal une
invention mélodique très singulière et des
accords discrets.
Je ne mésestime
pas de telles recherches plastiques, je pense
même les avoir pratiquées sans réticence au
départ de mon écriture, attentif à cette
distribution élaborée des signes, à cette véritable
mise en scène des éléments du poème dans
l’espace bi-dimensionnel qui s’offrait à
moi. J’en ressentais cependant le péril et
l’insuffisance ; d’être ainsi assignés
à des figures closes, à des profils durs,
les groupements de mots perdaient de leur
mouvoir, cristallisaient en multiples
parcelles autonomes. Je m’appliquais à un
dessin exact, mais la continuité et l’essor
du trait étaient sans cesse menacés de
brisures, de segmentations lacunaires, assiégées
de blancheur. A ce risque de dislocation
formelle contre lequel je ne trouvais pas de
parade, s’ajoutait un souci plus grave,
celui d’avoir écarté, sinon rejeté du poème,
ce qui, à l’origine, et pour longtemps,
avait participé de sa nature propre, orienté
son devenir, déterminé ses fins : la
profération d’une parole et son alliance
avec la voix. Renonçant à leur claustration
implacable, à l’hégémonie de la chose écrite,
il importait que les mots recouvrent un
volume, une teneur charnelle dans labouche, une véritable matérialité
sonore. Cette rythmique visuelle dont je les
avais investis, jusqu’alors prépondérante,
devait se doubler, même au cours d’une
lecture silencieuse, de scansions perceptibles
par l’oreille, de tempos différents qui précipitent
ou retardent le flux verbal, de telle sorte
que le poème, désormais, ne se présente
plus sous les dehors d’un texte épousant
l’étendue de la page, mais bien plutôt
comme une partition orchestrale, qu’il
appartiendrait au lecteur de déchiffrer et de
suivre dans son développement mélodique. Le
poétique devait s’allier au prosodique, si
du moins celui-ci ne se résumait pas, comme
on feignait de le croire, à de pures
contraintes métriques et à des codes de
versification. Qui ne se souvient de la
formule fameuse de Mallarmé : « la
poésie, proche l’idée, est musique par
excellence » ? Encore est-il nécessaire
de préciser le sen que Mallarmé conférait
à cette notion de « musique »...
Je m’autorise à penser – et c’est à
quoi j’espère me tenir – qu’il ne
s’agit pas uniquement de la musicalité inhérente
aux sons des vocables, tels qu’ils
s’organisent et se distribuent dans l’élaboration
de la matière poétique – assonances, allitérations,
jeux de syllabes longues et brèves – mais
en vérité de la poursuite d’une harmonie
plus vaste, qui régit aussi bien les
constellations que le souffle qui nous porte,
et chacun de nos pas. Le poème est là pour
en témoigner avec ses mots ouverts, cette
voix qui s’adresse à l’autre, comme un
geste d’accueil, une promesse d’unité.
Il
reste un dernier point que j’aborderai sans
détour, si vous le voulez bien. Que peut nous
dire le romancier qui, sous pseudonyme, fut récompensé
par un prix ?
Votre
curiosité est insatiable, mais je vous
pardonne, et je vais m’efforcer d’y répondre.
Ce romancier, plus exactement cet auteur de
nouvelles que vous avez débusqué dieu sait où,
s’est emparé, un jour, de ma plume, et non
sans quelque effronterie, m’a relégué
plusieurs mois dans l’ombre. Je n’ai pas cru
bon de m’opposer à ses divagations,
puisqu’au demeurant elles n’empiétaient pas
sur mes provinces d’écritures. Les « vies
parallèles » qu’il s’inventait ne
devaient rien à Plutarque, mais plutôt à des
réminiscences de Sterne, de Swift, de Raymond
Roussel. Il avait lu, à coup sûr, bien des
livres de ma bibliothèque, ceux que je
n’ouvrais presque plus, et il se permettait,
sans vergogne, de les entremêler joyeusement.
Peut-être songeait-il aussi à m’affranchir
d’une certaine révérence qui me semblait de
mise quand on aborde la littérature ?
Dirai-je que je l’enviais un peu ? J’étais
prisonnier de ma tête, de mes pensées, de mes
façons de sentir – et lui, comme par
enchantement, changeait sans cesse d’identité,
de condition, d’humeur, de visage. Il
jouissait d’une liberté d’allure, d’une
étonnante vivacité d’esprit dont j’étais
malheureusement dépourvu. Comment pouvait-il,
à son gré, se glisser dans la peau de tant de
personnages, devenir croupier de casino,
faussaire, agent de change, et même chien ?
Etre un seul, c’eût été pour lui mourir de
tristesse. A la signature indélébile d’un
nom, il préférait le palimpseste des hétéronymes.
Sans doute, à mon insu, avait-il consulté
Fernando Pessoa.... Je ne voyageais que
rarement, je redoutais les paysages nouveaux,
les émotions inopinées, le moindre accroc à
mes habitudes. Si j’en crois la biographie qui
figure au revers de son ouvrage, il vogue, lui,
d’île en île à bord d’une goélette, il
fréquente des lieux où je n’oserais pas me
risquer. Le succès de son livre, tout relatif
qu’il fut, m’a rempli d’inquiétude. Cet
auteur couronné n’allait-il pas revendiquer
davantage de place à ma table, me contraindre,
qui sait, à ne tenir auprès de lui que le rôle
ingrat de copiste, de scribe méticuleux ?
Est-ce lui qui m’a quitté, ai-je eu le
courage de lui fermer ma porte ?
Il
m’arrive, quelquefois, de penser à cet
hurluberlu avec une sorte de tendresse et une
pointe de mélancolie. Il était peut-être le
double enfantin de moi-même, le reflet de mes rêveries
dans un miroir déformant.
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