Verlaine et
Mallarmé
par Jean-Michel Maulpoix
Autre étude : le "Tombeau"
de Paul Verlaine par S. Mallarmé
Au premier abord,
l'oeuvre poétique de Paul Verlaine et celle de
Stéphane Mallarmé s'opposent radicalement.
D'un côté la naïveté, la
simplicité, l'effusion mélancolique,
l'abandon élégiaque et l'absence de souci
théorique; de l'autre l'intellectualisme,
l'hermétisme, le travail réflexif et la
volonté de scruter l'acte d'écrire
"jusqu'en son origine". Pour l'un, la "fuite
verdâtre et rose", les déambulations
lyriques de la bohème, les caboulots et les
hôpitaux; pour l'autre, la vie bourgeoise, les
cours d'anglais et les fameux "mardis" de la rue de Rome.
Pour simplifier, l'on pourrait dire que Verlaine
reçoit ses amis au café, et Mallarmé
dans son salon.
Mais cette
opposition, apparemment si évidente, n'est peut
être qu'une illusion d'optique . Elle concerne
l'image ou la réputation de ces deux
poètes, telle que la simplifient les manuels
d'histoire littéraire, davantage que leur
vérité propre. Leur reconnaissance
mutuelle, voire leur amitié, réelle quoique
distante, invitent à dissiper ces leurres et
à interroger plutôt la relation qui
rapproche leurs écritures et leurs
figures.
Dès 1866,
Mallarmé salue avec empressement les premiers
poèmes publiés par Verlaine. Celui-ci lui a
adressé le 22 novembre un exemplaire des
Poèmes saturniens, accompagné d'une
lettre dans laquelle il écrit:
« J'ose
espérer que... vous y reconnaîtrez... un
effort vers l'Expression, vers la Sensation rendue.
»
Mallarmé
remercie Verlaine. Et il lui écrit à son
tour, en affirmant percevoir cet envoi comme "le
pressentiment merveilleux d'une amitié
ignorée" et en saluant l'art avec lequel Verlaine
a su se forger très vite une poétique
propre, démarquée de l'héritage
parnassien, en usant à son gré de la forme
vieille:
"... je vous dirai
avec quel bonheur j'ai vu que de toutes les vieilles
formes, semblables à des favorites usées,
que les poètes héritent les uns des autres,
vous avez cru devoir commencer par forger un métal
vierge et neuf, de belles lames, à vous,
plutôt que de continuer à fouiller ces
ciselures effacées, laissant leur ancien et vague
aspect aux choses. "
C'est dire que
Mallarmé salue en Verlaine un novateur, voire un
inventeur, qui s'est montré d'emblée
capable de s'approprier le matériau
poétique légué par la tradition, et
de lui faire rendre un éclat et un son neufs.
Plutôt que de « continuer à fouiller
» les « ciselures » du Parnasse, l'auteur
des Poèmes saturniens a su imposer à
la poésie une tonalité inédite,
directement issue de sa subjectivité propre.
« Lu, relu et su
: le livre est refermé dans mon esprit,
inoubliable. Presque toujours un chef-d'oeuvre, et
troublant comme une oeuvre aussi de démon. Qui se
serait imaginé il y a quelques années qu'il
y avait cela encore dans le vers français! Je
vois: au lieu de faire dans sa plénitude vibrer la
corde de toute la force du doigt, vous la caressez avec
l'ongle (fourchu même pour la griffer doublement)
avec une allègre furie; et semblant à peine
toucher, vous l'effleurez à
mort!
Mais c'est l'air
ingénu dont vous vous parez, pour accomplir ce
délicieux sacrilège; et, devant le mariage
avant de vos dissonances, dire: ce n'est que cela,
après tout! »
Verlaine joue de
la musique dans ses vers avec l'agilité du diable.
Son talent d'instrumentiste est un "délicieux
sacrilège", dans la mesure où il repose sur
un art subtil de la dissonance. Ce naïf à
l'air ingénu est en vérité un
habile, ou, comme le dira plus tard Valéry, «
un primitif organisé, un primitif comme il n'y
avait jamais eu de primitif, et qui procède d'un
artiste fort habile et fort conscient. » Verlaine
utilise en effet, avec beaucoup de science, les
éléments apparemment les plus frustes de sa
poétique (négligences lexicales,
relâchements syntaxiques, indécisions
rythmiques) pour affecter la langue d'une disharmonie
comparable à celle dont souffre son
intériorité. Au lieu de « l'exprimer
» à la façon des romantiques, il
produit littéralement le malaise par son travail
de versification. C'est là ce qu'il faut entendre
par poétique de la « Sensation rendue ».
De sorte que Mallarmé peut affirmer : « il ne
sera jamais possible de parler du vers sans en venir
à Verlaine" dont l'art "s'impose comme la
trouvaille poétique récente.
»
Les deux
poètes ne s'opposent donc pas à la
manière du naïf et du savant. Certes, la
poésie mallarméenne fait la part belle
à un intellectualisme auquel la poésie de
Verlaine demeure étrangère, mais ces deux
poètes tardifs s'écartent chacun à
sa manière des effusions romantiques. Dans
l'oeuvre de Mallarmé, l'on voit « se
prononcer la tentative la plus audacieuse et la plus
suivie qui ait jamais été faite pour
surmonter (...) l'intuition naïve en
littérature. » (Paul Valéry) Dans
l'oeuvre de Verlaine, la naïveté est affaire
de feinte, de science et de savoir-faire. Le poète
excelle dans l'art de la méprise, comme y insiste
l'"Art poétique" de Jadis et
naguère:
« Il faut aussi
que tu n'ailles point
Choisir tes mots sans
quelque méprise.
Rien de plus cher que
la chanson grise
Où
l'Indécis au Précis se joint.
»
A force
d'habileté, Verlaine donne l'illusion d'une langue
immédiate et directe qui serait la langue
même de l'âme ou du sentiment. Là
où Mallarmé procède par
concentration du langage, Verlaine procède par
vaporisation. Là où Mallarmé "creuse
le vers", Verlaine le fait boiter. L'un est poète
de la syntaxe, l'autre de la prosodie. L'un
pense en termes d'harmonies, c'est-à-dire
d'accords verbaux juxtaposés, l'autre pense en
termes de mélodie, c'est-à-dire de
fil et de flux. L'un vise la plasticité, l'autre
"l'impression fausse". Mais tous deux sont
également poètes de la hardiesse formelle,
à des degrés et sur des modes
différents. Tous deux sont musiciens,
instrumentistes du vers, et tentent d'appréhender
poétiquement « l'au-delà magiquement
produit par certaines dispositions de la parole
».Tous deux se rejoignent dans le souci de
"peindre, non la chose, mais l'effet qu'elle
produit. '": ce que Verlaine appelle «
l'effort vers la Sensation rendue ». Ce
faisant, tous deux aboutissent à une
impersonnalisation de la figure du sujet lyrique, l'un en
prônant la "disparition élocutoire" du
poète, l'autre en diluant sa figure dans le flou
d'impressions vagues. Si l'ambition intellectuelle de
Mallarmé le conduit à effacer ou enfouir la
donnée subjective initiale et à trouver
refuge dans l'Absolu de l'Idée, la dilution
verlainienne aboutit à un vertige comparable :
emporté deçà delà par le vent
d'automne, enveloppé de brouillard et de pluie, le
je "verlainien n'affirme pas son existence, ne
déplie pas son propre coeur mais l'interroge :
"Quelle est cette langueur?" "Sais-je moi-même que
nous veut ce piège?" L'intimité est sous sa
plume une chose étrange.
Ce n'est donc pas
par hasard que Mallarmé choisira de se confier
à cet "étonnant homme sensitif "
qu'est à ses yeux Verlaine. Lorsque celui-ci
prépare la notice qu'il lui consacre pour la
série des Hommes d'Aujourd'hui ,
Mallarmé lui répond longuement le 16
novembre 1885 : il lui avoue des détails
biographiques, mais surtout il en vient à
préciser la naissance et les conditions de sa
vocation de poète avec une précision et une
sincérité qu'on ne lui connaissait pas
jusque là. Il y met à nu son "vice",
c'est-à-dire la manière dont le
désir irrationnel le possède de parvenir
à l'absolu dans l'écriture d'un Livre
unique. Ainsi que l'observe Yves Bonnefoy,
« A Verlaine
Mallarmé a confié ce qu'il n'a jamais dit
à ses autres interlocuteurs, du moins d'une
façon aussi réfléchie et
décidée, à savoir qu'il n'est qu'un
homme comme les autres puisque c'est l'irrationnel qui le
mène. »
C'est en effet
devant Paul Verlaine que Mallarmé s'avoue. Sans
doute parce que l'auteur de Sagesse est plus que tout
autre poète de l'aveu, voire "le seul, à sa
connaissance qui pût lui donner l'exemple de la
sincérité devant soi, de la lucidité
courageuse"; celui, comme l'ajoute encore Yves Bonnefoy
"qui malgré les petits ou gros mensonges, et les
serments d'ivrogne, et l'illusion quotidienne sur jadis,
naguère ou demain, savait, plus en profondeur, la
précarité de son esprit, les limites de son
pouvoir, la vanité de l'orgueil
métaphysique ."
C'est donc,
faudrait-il dire, devant la sincérité
même de l'effacement ou de l'échec, que
Mallarmé énonce la folie et la douleur de
son propre projet. Verlaine l'opposé, le
repoussoir, s'avérait en définitive le seul
confident posible. Et quand Mallarmé prononcera
l'éloge funèbre de Verlaine, il aura avant
tout le souci de mettre en valeur la manière dont
celui-ci a su faire face à son destin avec autant
de courage que de sincérité.
Mallarmé sera l'avocat moral de Verlaine devant la
postérité, après que Verlaine eut
été l'avocat esthétique de
Mallarmé devant les milieux littéraires de
son temps.
En effet, dans la
notice des « Poètes maudits »
qu'il consacre à Mallarmé, Verlaine prend
la défense de l'obscurité du Maître.
Il fustige la critique qui l'a mal accueilli en
l'accusant « d'extravagance un peu voulue » ou
« d'excentricité alambiquée ». Il
insiste donc sur l'événement surprenant,
déroutant, que constitua l'entrée de
Mallarmé sur la scène
littéraire:
«
Il fournit au
Parnasse des vers d'une nouveauté qui fit scandale
dans les journaux. Préoccupé, certes! ce la
beauté, il considérait la clarté
comme une grâce secondaire, et pourvu que son vers
fût nombreux, musical, rare, et, quand il le
fallait, languide ou excessif, il se moquait de tout pour
plaire aux délicats, dont il était, lui, le
plus difficile. »
Aux yeux de
Verlaine, Mallarmé est par excellence « le
pur poète », un instrumentiste incomparable,
un « maître ouvrier », dont la «
malédiction » s'explique par la recherche
héroïque du suprême. Autant dire que
Verlaine commence par saluer en Mallarmé des
qualités identiques à celles que celui-ci a
reconnues en lui. C'est dans leur commun rapport novateur
à la musique des formes que les deux poètes
se rejoignent, même si leurs deux écritures
musicales sonnent très différemment. Celle
de Verlaine paraît sortie d'une guitare
désaccordée et celle de Mallarmé
d'une harpe angélique.
Dans la notice des
« Hommes d'aujourd'hui »,
Verlaine met en valeur un autre aspect de
Mallarmé, celui du savant et du philosophe: homme
lucide, maître de son art « hardi dans la
recherche minutieuse et claire absolument pour qui sait
bien voir. » . C'est donc également
l'aventurier de l'esprit qu'il salue. Cette dimension lui
est totalement étrangère, mais elle ne lui
échappe pas.
A la mort de
Verlaine, Mallarmé prend soin de sa gloire. Lui
qui n'aime guère paraître et parler en
public prend part à toutes les
cérémonies commémoratives. Lors des
funérailles, le 10 janvier 1896, il suit le
corbillard et tient les cordons du poële. En mai
1896, il préside un comité qui se charge de
réunir les fonds nécessaires à
l'inauguration d'un monument au Jardin du Luxembourg.
Enfin, dans le numéro du 1er janvier 1897 de la
Revue Blanche, il publie un « tombeau », en
forme de sonnet, qu'il avait composé peu
après la mort du poète .
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