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Californian dream
Carnet de voyage à Los Angeles (1993)
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22h 30. Descente vers Los Angeles. L'avion va se poser dans une plantation d'arbres de Noël, une immense boîte à bijoux, un horizon de cinéma, une collection complète d'étoiles. L'Amérique jette ses feux : des centaines de kilomètres carrés de lumières scintillantes, des milliards d'ampoules, des millions de vies inconnues à 100 watts montées en têtes d'épingles. L'Amérique est une gigantesque facture d'électricité. Son grand show commence dans le ciel. Juste avant de toucher le sol, me saute aux yeux ce rêve que je suis venu chercher.
Autour de la piste d'aterrissage, ce ne sont pourtant que des constructions basses, d'une architecture médiocre. Puis, dans les couloirs de l'aéroport, des aménagements vieillots et des peintures défraîchies. Je m'attendais à plus de luxe.
Le Président des Etats-Unis m'accueille en personne : dents blanches, large sourire poupin : How are you ? It was a good trip ? Sa photographie rose est le premier visage américain que je croise à ma descente d'avion. Je ne me souviens pas d'avoir vu, en France, le portrait du chef de l'Etat ailleurs que dans les mairies et quelques bâtiments administratifs.
Longue file d'attente au contrôle des passeports. L'Amérique se mérite : après onze heures d'avion, il convient de vous montrer encore capable de patience. La socialité en surplus. Chacun son tour : ici, on ne triche pas, on ne se bouscule pas. Ce pays ne saurait tolérer l'étranger que vous êtes qu'à l'unique condition qu'il respecte scrupuleusement chacune de ses règlementations. Vous venez ici pour vos affaires ou vos loisirs : vous allez en profiter pour réapprendre la discipline.
Pas de comité d'accueil plus impressionnant que celui qui attend les passagers des vols internationaux à l'arrivée de LAX. Une fois les formalités douanières accomplies et ses bagages récupérés, le nouveau venu remonte un tunnel pentu et émerge, comme d'une bouche de métro, au milieu de la salle d'attente noire de monde : une foule énorme est agglutinée contre la rambarde qui la sépare des voyageurs. Elle se tient penchée là comme sur un belvédère pour considérer les visiteurs du ciel arrivant par en bas. La sortie a des allures de triomphe : vous avez franchi l'Atlantique, c'est l'Amérique qui vous reçoit. Des gens de toutes les couleurs ont l'air de vous attendre, mais ils ne vous regardent pas, ils ne vous voient même pas : ils espèrent quelqu'un d'autre.
Dans cette mêlée de silhouettes, je découvre un petit carton sur lequel est écrit mon nom : le Professeur C. est venu me chercher, barbe poivre et sel, jeans, chemise à carreaux, tel exactement que je me l'imaginais. Nous nous saluons poliment. Cet homme est sympathique.
Dehors, une forte odeur de kérosène. Ma première bouffée d'air. L'Amérique a donc une odeur. Nuit tiède, lumière jaunâtre. Des chariots se croisent, des bagages s'empilent, des limousines stationnent, des autobus débarquent des grappes de voyageurs : ce sont les détails ordinaires de n'importe quelle gare, mais je bois avidement, comme un alcool nouveau, l'air électrique de la nuit américaine.
Le Professeur C. m'installe dans sa vieille bagnole : une Chevrolet Nova, de couleur caca d'oie, achetée au Texas. Quelques livres, quelques journaux épars sur la banquette arrière. Premières avenues, premiers palmiers, première circulation sur la highway 405, en direction de Westwood. Six voies dans chaque sens. Longue glissade dans la nuit. Le trafic est fluide. Nous parlons un peu de mon voyage, de l'organisation de mon séjour, des quelques cours que je donnerai à U.C.L.A. Le Professeur C. est d'origine Suisse : il parle avec un curieux accent, mi californien, mi vaudois, à l'évidence heureux d'être ici et d'avoir échangé ses tickets de téléphérique contre un permis de séjour illimité dans une immense salle de cinéma.
Le long de l'autoroute, toujours les mêmes constructions basses, sans charme, sans perspectives. Rien ne ravit l'oeil ou l'étonne, sinon le gigantisme des panneaux publicitaires. Seuls, au loin, les gratte-ciel de Downtown me rappellent aux anciens clichés d'une Amérique prométhéenne avide de puissance et de prouesses. Par ici, rien qui vaille un détour. Mon espérance candide n'est pourtant pas déçue : sans que je sache très bien pourquoi, la conviction s'impose que cette banalité même a un sens. Elle sonne juste. Quelque part, elle doit être justifiée. Un curieux sentiment d'espace et d'ouverture l'accompagne et l'absout. Cette absence de composition ne contraint le regard à se poser sur rien : il laisse la conscience libre. C'est là ma première découverte. Aucun des films que j'avais vus au cinéma ne m'avait procuré une pareille sensation : il faut avoir posé le pied sur le territoire américain pour que sa superficie devienne enfin réalité.
Je loge sur Veteran avenue, non loin d'un cimetière de croix blanches. Tard dans la nuit, le Professeur C. m'a déposé là, avec ma valise. Enfin seul, je visite : deux grandes pièces peintes en blanc, avec un coin cuisine, un bar, une télévision, une fausse cheminée à l'ancienne, disimulant la bouche de climatisation, et d'immenses placards qui resteront vides. Le cabinet de toilette est pourvu de deux souffleries, l'une d'air chaud, l'autre d'air frais. Des moustiquaires doublent les baies vitrées. Pas une image aux murs : tout est correct, confortable, fonctionnel. Un petit balcon donne sur une rue calme. Le quartier est chic, safe comme on dit ici : on y peut faire du jogging ou promener son chien.
Crépi d'un rose sali, cet immeuble compte quatre étages. On y trouve une piscine, une laverie, une salle de ping pong et de billard où du café est offert le dimanche. Des universitaires étrangers, des hommes d'affaires, et quelques étudiants argentés composent la population changeante de l'endroit où les appartements sont pour la plupart loués au mois. Ce n'est pas un logis où s'installer, juste un lieu de passage. Le contraire d'une pension de famille. On y vient travailler ou dormir : l'essentiel se passe au-dehors.
L'une des principales artères de la ville, Wilshire avenue, reliant Beverly Hills à Santa Monica, est à deux pas : la circulation automobile ne s'y interrompt jamais. Là non plus, rien à voir : pas de boutiques, pas de vitrines, seulement des kilomètres de bitume et d'immenses trottoirs déserts. Seul le quartier de Westwood, où s'additionnent les cinémas et les restaurants, de l'autre côté du boulevard, concède au piéton quelque espace : quatre ou cinq rues proches du campus de l'Université s'animent le vendredi soir. Je remets au lendemain ces découvertes, avale un somnifère et m'endort.
A huit heures du matin, me voici à manger des patates, du lard et des oeufs brouillés dans un fast-food de Westwood, en regardant défiler les joggers et les voitures. La voilà donc enfin, mon Amérique ! En ce dimanche de Pâques, pour la première fois, je me l'approprie. Le temps et l'espace devant moi, ouverts en grand. Tel le gamin Rimbaud entrant à Charleroi dans son Cabaret-vert. Commandant des tartines dans un mauvais anglais. Buvant du café tiède et fade, de ce café clairet dont l'Amérique est fière, cent fois "bouillu" sur le comptoir. Confus, écoeuré, mais content. Donald a marché sur la lune, moi je suis assis dans un bar au pays de Donald. Seul comme un oeuf au fond d'un plat. Le coeur vaguement brouillé, à cause du décalage horaire. Mais déjà pris au piège de l'autosatisfaction américaine, comme si ce gobelet en plastique rempli de lavasse possédait la vertu d'un philtre et suffisait à me donner accès à je ne sais quelle condition supérieure. Il suffit de pas grand chose pour devenir américain : un blue jean, un air détendu, un gobelet de plastique plein de café ou de coca. Pour le reste, les noms s'en occupent : Hollywood, Beverly Hills, Santa Monica, Malibu... Vous faites partie de la secte de ceux qui ont croisé le chemin des stars, rôdé aux abords de leurs villas, emprunté les mêmes rues et marché sur les mêmes trottoirs. Votre "moi" s'en trouve augmenté. C'est dire que vous vous lestez d'un seul coup des images de tous les films et des paroles de toutes les chansons : les rêves du monde sont à vous qui mâchez des patates en technicolor dans un banal fast-food de Westwood, le dimanche de Pâques 94, sur le coup de huit heures.
L'air vaguement chinois, un garçon m'apporte deux flacons jumeaux : "Tomato" et "Tabasco". Je n'aime pas le ketchup. L'Amérique serait-elle une purge ?
Ce pays n'a pas de substance. Passée l'excitation, je n'en découvre que le vide. Il sonne creux. Je ne peux m'y appuyer sur rien. Je ne sais comment m'y orienter. Nulle part, je ne parviens à isoler quelque élément qui me donnerait l'échelle de l'ensemble, le mode d'emploi, la direction à prendre. Tout flotte, libre d'attaches. Me voici égaré dans une civilisation qui paraît avoir subi une gigantesque psychanalyse et qui l'inflige à son tour à quiconque la découvre.
Ma cure a commencé. Intense vexation narcissique. Je ne suis plus rien. Je n'existe pour personne, personne ne me regarde. Sur les trottoirs de Paris, des regards se promènent, vous attrapent un instant, vous retiennent, puis vous abandonnent : ils peuvent vous laisser croire que vous existez dans les yeux d'autrui. A Los Angeles, cette économie oculaire se trouve réduite à néant. Les passants se côtoient sans se voir. Ils n'ont pas de visage, puisqu'ils ne se dévisagent pas. Vous ne rencontrez ni hommes ni femmes, vous croisez des têtes et des corps. Je connaissais la solitude, je découvre cette fois l'isolement.
Nothing to say to nobody. Ici, l'on ne parle pas, on sourit. J'ai perdu ma langue, je prends quelques notes rageuses en anglais : Here you are sure you are nothing. And you have just to pay and die. Ce monde n'est pas pour moi. Rien ne m'est destiné. Pauvre type qui croyais que des choses ou des gens, l'attendaient quelque part. Insignifiante baudruche : la voici donc, ton Amérique, elle n'est rien d'autre que la réfraction de ton propre vide. Coup de spleen à huit heures face à du jus de chaussette. Serais-je venu jusqu'ici pour ne plus rien comprendre à rien ? Briser les rares repères qu'il me restait ? Je ne savais pas, avant ce jour, à quel point je pouvais être européen...
Il se pourrait pourtant que la Californie soit l'une de mes provinces...
Réagir : j'appelle un taxi et retourne à l'aéroport afin d'y louer une voiture. Dans cette mégapole, on n'existe pas quand on ne circule pas.
C'est une grosse Ford verte, avec une plaque d'immatriculation blanche aux chiffres bleus. Je l'ai choisie pour sa rusticité, dans un catalogue de cylindrées puissantes et multicolores. Rouge pompier, rose ice-cream, jaune citron, vert fluo, ou bleu californien, par ici les voitures sont gaies. En France, la couleur à la mode est le gris métallisé. C'est la robe officielle de l'élégance et du centralisme républicain, la teinte du costume de fonction et de la culture bien tempérée. De ce côté de l'Atlantique, le chic est une catégorie obsolète; c'est plutôt le soleil et le désir qui décident. Expansion de la personne, la voiture est comme son habit : décapotée, décontractée, d'allure joyeuse.
Je découvre les charmes de la boîte automatique : elle supprime les à-coups et les vibrations. Peu de bruit : la voiture ne roule pas, elle glisse. Aussi devient-elle aisément une sorte de salon. On y vit vitres fermées, dans un micro-monde climatisé, au son de la radio. Si les routes n'étaient pas en si piteux état, on se croirait parfois sur un tapis volant. D'ailleurs, ces voitures magiques sont équipées de telle sorte que l'on peut aisément les conduire sans les pieds : quand les autoroutes sont interminablement droites, deux boutons sur le volant suffisent à accélérer puis stabiliser l'allure. On peut se détendre, faire du yoga, ôter ses chaussures et se délasser les pieds. On conduit d'une seule main, un verre de soda dans l'autre. La vitesse étant limitée, on ne s'énerve pas. Les conducteurs sont calmes, disciplinés et polis. Pas de queues de poissons à la mode sicilienne, ni de démarrages en trombe au feu vert. La conduite devient un plaisir bourgeois : elle n'essaie plus de prendre l'espace de vitesse, elle le réconcilie avec le temps. On mesure son voyage en heures plutôt qu'en kilomètres.
Dans ma grosse Ford, je prends mes aises. Mes états d'âme se dissipent. Ce qu'un repas frugal et un verre de mauvais café n'avaient pas su rendre possible, la voiture l'accomplit : me voici pour de bon américain, californien plutôt, c'est-à-dire mobile, automatique et climatisé, telle une goutte de sang pourvue d'une plaque minéralogique et circulant en direction de l'Océan dans l'une des artères monumentales de la cité des anges.
L'Océan et moi, tout de suite, nous nous sommes reconnus. C'est une si vieille histoire d'amour, ces rendez-vous avec le bleu ! Il ne m'a pas fallu longtemps pour descendre Sunset boulevard en sinuant parmi les villas, vers l'horizon du Pacifique. Mon exaltation est sans borne, quand au volant de mon engin je roule sur la Pacific Coast Highway en direction de Malibu. Ce ne sont pas des rêveries cinématographiques qui me dérangent alors l'esprit, mais simplement le voisinage idéal de la route et de l'eau : chaque point de vue sur le large renouvelle mon bonheur de vivre.
Je n'ai pas tardé à découvrir que les endroits les plus intéressants de la côte sont les Piers : ces vastes môles de bois, construits sur pilotis, qui avancent dans l'Océan. Ils constituent, en bordure de la ville, les seuls lieux où l'on ait plaisir à flâner : on y entend sous ses pieds battre les flots, on y regarde les bateaux, les pêcheurs et les otaries, on y considère les perspectives de la côte, la dégringolade des collines et les lisières de la cité dont les tumultes s'éteignent ici, relayés par le déferlement incessant des rouleaux du Pacifique. Ces Piers sont pourvus de bancs et de tables largement espacés, de restaurants de sea food et de quelques boutiques. On y vend des hameçons pour les pêcheurs et des souvenirs pour les touristes.
A Santa Monica, j'ai ainsi élu domicile, face à l'Océan, devant une table de bois peinte en bleu, couverte de tags argentés et de crottes de mouettes, assis sur un banc bleu, auprès d'une poubelle bleue, de lampadaires bleus et de rambardes bleues. J'ai mangé des crevettes et des frites, en tournant le dos à l'Amérique et en lorgnant du côté de la Chine. Parfaitement heureux et mortel dans la lumière du jour, ayant à portée de la main toute la beauté du monde.
Tout le long de la mer, entre Santa Monica et Venice, on circule, on patine. On court, on roule, on glisse à la surface de sa propre vie. Ou plutôt de la vie tout court, qui ne semble plus être celle de quelqu'un. On roule sur l'Amérique. Les rollerbladers ont accaparé les pistes cyclables. Balançant les deux bras avec un mouvement régulier de pendule, identique à celui des champions de vitesse nordiques sur leurs anneaux de glace, le buste penché en avant, les patineurs californiens font leur exercice quotidien, un walkman sur les oreilles, un léger sac à dos sur les épaules. Ils passent sous les palmiers sans regarder la mer, avalant l'espace et les miles, brûlant leurs calories, ne songeant qu'à aller plus vite et plus loin, sachant qu'ici le bout du monde n'existe pas, mais seulement le bout de leurs propres forces, et que l'espace, toujours, demeure ouvert en grand, tellement vaste et fuyant que le sens même de la vie tient à cet élancement répété, jour après jour, dans la lumière, sans autre projet que d'atteindre le plus tard possible le terme de cette existence, en ayant fait tous les efforts qu'il fallait pour cela : manger léger, ne pas fumer, boire beaucoup d'eau, et transpirer sous le soleil, en mimant des bras le battement du temps auquel nul ne saurait échapper, et qui s'en va, comme eux, d'un mouvement obsédant de jouet mécanique au ressort remonté à bloc.
Les patineurs californiens sont les nouveaux héros de l'Amérique. Je dresse ici une stèle en hommage à leur course vaine, leur sueur, leur consumation. Ils ont compris qu'un homme ne rattrappe pas sa vie. Au lieu de stationner longuement sur le bord de la mer, pour considérer l'infini, comme faisaient naguère les poètes, ils ont absorbé l'immensité et la restituent par étapes, dans chacune de leurs courses. Ils répètent jour après jour la même trajectoire, tout au bout de l'Amérique, le long de cette côte Ouest où s'épuisent tous les rêves. Ils vont désormais du nord au sud, ou du sud au nord, comme un fauve marche des milliers de fois de long en large contre le grillage de sa cage, faute de pouvoir bondir encore en liberté vers quelque savane. Le démentiel ruban de pellicule des studios Hollywoodiens qui transfigurait naguère en images les pistes de la ruée vers l'or, s'est converti en un mince film de bitume où les roulettes des rollerblades font entendre le même cliquetis régulier que les caméras ou les projecteurs de la Metropolitan et de la Warner. A chacun, cette fois, pour lui seul, son cinéma, son nombre d'or, son Amérique.