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La poésie française depuis 1950...

Diversité
1950 : Habiter
1960 : Figurer
1970 : Décanter
1980 : Articuler
1990-2000 : Aggraver
Bibliographie critique

Olivier Cadiot


Pierre Alferi


Christian Prigent 


Christophe Tarkos


Nathalie Quintane


Vincent Tholomé



Ariane Dreyfus


 

 

 

 

 

 

 

 

La poésie française depuis 1950

par Jean-Michel Maulpoix


1990-2000 : déconstruire, aggraver...

Les années 1990 voient se développer dans la poésie française quantité de démarches constructivistes qui se conjuguent avec d'insistants parti pris de l’aggravation.

L’entreprise littéraliste, engagée dans les années 1970 par des auteurs tels qu’Emmanuel Hocquard,(langue neutre, lyrisme neutralisé, observation critique des énoncés...) se voit poursuivie et infléchie par Olivier Cadiot par exemple qui, dans « L’art poétic’ », publié chez P.O.L en 1980, constitue un discours poétique émietté à partir de phrases types prises dans des livres de grammaire destinés aux écoliers, comme pour ressaisir la langue à un niveau de visibilité et de lisibilité première. Le poète s’en tient donc à la juxtaposition d’énoncés minimaux, parfois directement issus de la conversation familière, du genre:

« Qu’il m’attende dans le salon. Ne marchez pas si vite

Il fait encore plus froid qu’hier

Ne restez donc pas debout. Asseyez-vous donc

Il y a encore un peu de lait et un peu de café »

Pour reprendre ici le titre de deux livres d’un écrivain proche d’Olivier Cadiot, Pierre Alferi (ils ont fondé ensemble la « Revue de littérature générale »), il s’agit de « chercher une phrase », avec des « allures naturelles » (Emmanuel Hocquard parlait quelques années auparavant de "ligne de langue claire", ou de "petite langue"). 

La poésie entend être faite « des mouvements les plus quotidiens du corps, du regard et de la pensée, refaits et repensés [1] ». La poésie se livre trouée, mais là où ses blancs naguère indiquaient des zones d’indicibilité et produisaient un rythme dramatisé de lecture, ils sont plutôt à présent du style de la prise de note : élaboration minimale, discours lacunaire résolument débarrassé de son liant rhétorique et produisant donc ses effets d’une façon diamétralement opposée à celle que proposait la tradition lyrique.

Les dessins, les jeux typographiques, les citations musicales (Olivier Cadiot a travaillé avec le compositeur Pascal Dusapin) et les citations de langues étrangères, renforcent cet aspect de montage à la fois hétérogène et ludique.

La dernière section de « L’art poetic ’ » d’Olivier Cadiot s’intitule « Davy Crockett ou Billy le Kid auront toujours du courage ». Ce sont là deux héros familiers aux lectures enfantines qui constituent le point de  départ d’une espèce de micro-roman-poème, irréductible à un genrs, composé d’un résumé, huit brefs chapitres d’une demi page et un épilogue. Or la seule histoire véritablement racontée ici est grammaticale:

Cependant la mère pleurer (Imparfait.Ind) de joie en voir (Part. prés.) la politesse de l’étranger. Comme nous faire (Imparf. Ind.) ceci, un jeune homme approcher (Passé simple) ».

Au lecteur donc de se livrer aux exercices proposés qui attirent son attention sur les stéréotypes du "roman d’aventure" .

***

Curieusement, ce rapport faussement enfantin au langage et à la fiction a fait fortune dans la poésie de ces dernières années. On le retrouve diversement illustré chez des auteurs aussi différents que Nathalie Quintane, Christophe Tarkos, Eric Sautou, Sandra Moussampès, Vincent Tholomé ou Ariane Dreyfus, pour ne citer que quelques noms...

Je pourrais prendre ici comme rapide exemple, un livre de Vincent Tholomé intitulé Bang, publié par les éditions « Carte blanche » dans la collection « Prodromes » que dirige Christian Prigent, une collection dont l’esprit est de « maintenir l’énergie du commencement, qui fit entrer dans le débat avec la langue » (Prigent). Cette énergie du commencement est ici signifiée par le titre, autant que diffractée thématiquement et réitérée formellement dans l’ouvrage. Écriture toute en impulsions et en interpellations, au plus près d’un parler primaire d’aujourd’hui, (dont l’écriture retrouve le rythme et aggrave délibérément les syncopes), aussi bien que du quotidien prosaïque et de sa décomposition, ses ratés, ses moisissures. Cela apparaît très complaisamment régressif parfois —mais que peut signifier ici l’adverbe « complaisamment » quand il est à l’évidence dans l’intention même de l’auteur de détraquer la langue et de « merdrer » selon une tradition ouverte par Jarry. Bang donne donc à lire une espèce de bafouillement et d’engluement, un effort pour rien, une écriture tautologique qui non seulement ressasse mais se referme perpétuellement en boucle sur elle-même, un peu comme un disque rayé...

Nous sommes là au plus près de  la tendance « trash » d’une certaine poésie française d’aujourd’hui, résolument anti-lyrique, mais qui ne se contente plus de dégonfler ou de mettre à plat le lyrisme : elle saisit le réel au plus bas, au plus ras, dans sa brutalité et son incohérence. Plutôt que du côté de l’écriture, il semble qu'elle se tourne à présent vers la mise en scène de textes trouvés : documents bruts, montages, ready made, magasins ou chantiers textuels, voire simples performances sonores, proches de ce qu’est l’installation en peinture. A ce stade, la poésie contemporaine se rapproche des arts plastiques et rejoint tardivement des démarches déjà inaugurées de longue date du côté de l’art...


[1] Pierre Alferi, quatrième de couverture des Allures naturelles, P.O.L, 1991.

 

© Jean-Michel Maulpoix, 2005.