Dans les rues de la ville ...
Réflexions sur le sort moderne de la poésie
urbaine
par Jean-Michel Maulpoix
Essai extrait du
volume "Le poète
perplexe", éd. José Corti, 2002.
Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
Où tout, même lhorreur, tourne aux enchantements,
Je guette, obéissant à mes humeurs fatales,
Des êtres singuliers, décrépits et charmants
Charles Baudelaire « Les petites vieilles ».
Dans une rue au coeur dune ville de rêve,
Ce sera comme quand on a déjà vécu:
Un instant à la fois très vague et très aigu...
O ce soleil parmi la brume qui se lève!
Paul Verlaine, « Kaléidoscope »
Dans une ville noire entraînée par le temps
(toute maison davance au fil des jours sécroule)
je rentrais je sortais avec toutes mes ombres.
Jean Tardieu, « Les jours ».
Dans les rues de la ville, il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il nest plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus ; qui au juste laima ?
René Char « Allégeance ».
Je pourrais continuer ainsi à réciter ou à inventer des vers qui tous commenceraient par : Dans les rues de la ville... Cest un refrain, une antienne, une scie déjà par où la poésie moderne se plaît à afficher sa sulfureuse, ambigüe et coupable liaison au sens propre contre nature avec le corps et limaginaire urbains...
Dans les rues de la ville : cest bien là, en effet, quil rôde, quil va, quil court, quil cherche, celui que Baudelaire appelle « le peintre de la vie moderne », lancé dans le « grand désert dhommes » à la poursuite de « ce quelque chose quon nous permettra dappeler la modernité ».
Le boulevard
des Capucines peint par Monet
Il semble donc quavec ce très simple incipit aux allures de rengaine « Dans les rues de la ville... », lespace de la modernité souvre en grand. La rue est la modernité même, puisque le fugace sans cesse y recroise lhistoire. La rue est lespace de lisibilité ou de perciptibilité (il faudrait dire « percibilité » en inventant un néologisme qui dirait ensemble la percée et la perception) maximale de la modernité. Hétérogène, mobile, aléatoire, cinétique et cinématique... comme on voudra.
Mais la magistrale proposition de Baudelaire si souvent répétée a viré au stéréotype. Elle est devenue truisme. Usée à présent comme une vieille pièce de monnaie... La ville est moderne : nous avons compris!
Et puisque « la forme dune ville / Change plus vite hélas que le coeur dun mortel » (pour rester dans les citations convenues), que reste-t-il aujourdhui, pour nous autres, contemporains vivant au temps des mégapoles, des villes nouvelles et des cités-dortoirs, oui que reste-t-il des « plis sinueux des vieilles capitales » dont Mallarmé naguère saluait léclairage au gaz, « dispensateur moderne de lextase ». Quelle poésie urbaine encore et moderne toujours qui ne recycle pas danciens clichés ?
Lespace de Baudelaire nest plus le nôtre. Ou peut-être protégés autant quillusionnés par nos lectures lavons-nous quitté sans vraiment nous en rendre compte. Cela, la poésie, qui a toujours un peu davance, le sait et le vérifie aujourdhui.
Cest ce que je voudrais rapidement montrer ici.
En quittant la flânerie que suppose la pluralité des rues (« Dans les rues de la ville » : ce pluriel en soi était une promesse...) pour quelque chose comme la rue toute seule, la rue unique, roue ou ruée, infinie glissade de la fin du siècle
Mais revenons quelques instants à Baudelaire.
Si nombreux que soient sous sa plume les balcons, les fenêtres et autres formes de la verticalité, si tracassé quil soit par lIdéal et si désireux délévation, il nen reste pas moins celui qui a inauguré, par ses errances parisiennes, en même temps que lhorizontalité du face à face avec les semblables, quantité de trajectoires labyrintiques dans le commun des mortels. Car telle est bien dabord la rue : un itinéraire horizontal parmi de pierreuses masses verticales. Les rues, cest une multitude de tracés et de trajets. De sorte que lexpression « dans les rues de la ville » a quelque chose de redondant ou de pléonastique : « la ville est le corrélat de la route. Elle nexiste quen fonction dune circulation et de circuits ». La ville est un système de rues, une polarisation localisée de flux.
Là où naguère les pré-romantiques traversaient les Alpes à pied et sexaltaient devant les cimes, le rôdeur parisien se met en chasse dans un espace qui en quelque sorte le rabat au sol, les ailes collées à la poussière comme le cygne. Le sens ne lui est plus donné par la Nature ou par les Dieux il ne peut être que poursuivi, interrogé, entraperçu puis perdu au hasard des circonstances.
La ville est un un englobant autrement aléatoire que la Nature. De même que la modernité est autrement aléatoire que tout classicisme. Ce temps paradoxal des contradictions irrésolues ne suppose pas de stabilisation de la pensée et des formes, mais un parti tiré de la tension, voire de la discorde ou de la discordance. Peut-être ce chef-doeuvre de lart classique quest la Vénus de Milo est-il passionnément moderne parce quil lui manque des bras!
En modernité comme en ville, le rôdeur est en proie à soi. En proie à lhumain désir, à lhumaine faiblesse, à lhumaine condition dont rien ne le protège. Aussi la grande ville, souvent taxée dinhumanité, est-elle le lieu humain par excellence : je veux dire cet espace que lhistoire des hommes a construit et dans lequel se joue leur présent, se cherche leur présence. La pétrification dune géographie et dune histoire, conjuguée à la mobilité des modes, des trajets, de ce qui sappelle « lair du temps ».
Accumulation de biens, de personnes, de bruits et de signes la ville est un accumulateur dénergies : un discordant concentré de langages. Lhumain sy livre avant tout spectaculairement. Elle produit constamment du langage par mélange et par recoupement déléments hétérogènes. Les machines à coudre sans cesse y croisent les parapluies.
Ce milieu instable quest la rue est favorable à toutes les métamorphoses, tous les rapprochements, toutes les rencontres, ces circonstances qui font la relation, pour répéter le mot de Prigogine quaime à citer Michel Deguy.
La cité moderne est par excellence le lieu des équivalences, des convertibilités et des réversibilités multiples : solitude/multitude, victime/bourreau, poète/prostituée, dégoût/fascination... Cest un espace propice au jeu exacerbé de la figuration, aussi bien quun spectacle incessant de figures : mendiante, petite vieille, mauvais vitrier ou coquette indolente, espérance ou décrépitude, la condition humaine sy montre en figures dont le poète accuse les traits et se plaît à lever les masques.
En ce « parcours initiatique de la solitude à la solitude à travers le labyrinthe/multitude », lunité ne peut être ressaisie quà la faveur dun décrochement, dans la solitude de la chambre, « à une heure du matin », par le travail solitaire de lart. Le « peintre de la vie moderne » extrait nocturnement de la ville ses archétypes, dans le travail au noir de lencre. Quil dresse de cruels procès verbaux ou réclame de lidéalité, il développe en poème la tension moderne de la rue, comme si celle-ci était la corde même de son chant.
Or, ce schéma baudelairien a perdu de sa force, en même temps que sépuisait la modernité et que la ville elle-même se trouvait absorbée et défaite en mégapole, réseau, banlieues : la combinatoire et linterconnexion y prenant le pas sur la dialectique, la saturation des signaux et la bousculade accélérée des corps y occultant la lisibilité des signes et des figures. Dans lhorizon contemporain, le bavardage du village global recouvre les bruits et les voix de la ville. Indéfiniment distendue, elle ne donne plus léchelle ni le plan de lhumaine condition.
New
York 2004 (photo JM.M)
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Aussi la formule « Dans les rues de la ville », si elle a pu évoquer un espace de modernité peu ou prou aventureuse, tout opposée aux paysages de la Nature, est-elle à son tour devenue désuète. La logique circulatoire contemporaine ne passe plus forcément par là : elle tourne plutôt autour de la ville, par-dessus ou par-dessous. On y fait léconomie de la rue et lon accède directement du parking souterrain au centre commercial. La rue elle-même cède la place aux grands axes véhiculaires ou aux cheminements obligés et fonctionnels dans des espaces-types, des espaces-prothèses : voie piétonne, couloir cycliste, galerie marchande, avec animations obligées, semaines commerciales et vasques fleuries tout lété de cascades de géraniums roses à fleurs doubles.... Itinéraires chichiteux, où le flâneur ni limprévisible nont plus leur place puisque tout y est à la fois « mignon », convenu, préconçu, déjà vu et indéfiniment reproductible ou transportable... ailleurs. Cest le modèle « Decaux » de la cité moderne...
Dans les rues de la ville, il y a le mobilier urbain. La ville sort ses meubles, montre ses meubles et vide ses meubles, avec leurs soutiens-gorges de top-models et leurs rafales dinformations clignotantes.
« Dans les rues de la ville », disait-on. Mais y a-t- il encore des rues quand ainsi prolifèrent les « circuits intégrés » et quand la ville elle-même se parcellise et se sectorise, de moins en moins corps et de plus en plus mosaïque, de moins en moins un organisme et de plus en plus une machine. Quand le ravalement excessif dissimule les cicatrices de lhistoire et blanchit tous les monuments, quand larchitecture postmoderne fait de la « fable » et de la forme des matériaux de recyclage, transforme lhistoire en citation, et mélange jusquau vertige ou jusquau rien formel les époques...
Boston
2005 (photo JM-M)
Dans les rues de la ville, il y a les excréments canins.
La passante daujourdhui téléphone en marchant. Elle porte sur les oreilles un walkman.
La passante de naguère est devenue touriste.
La rue appartient aux « rollerbladers » : à ceux qui circulent et qui glissent, et non à ceux qui cherche ce mystérieux quelque chose quon appelle « la modernité ». Ceux qui roulent sur leurs patins ou sur leur trotinette ne cherchent rien : ils jouissent deux-mêmes. Voici que la rue sest changée en salle de jeux ou terrain de sport...
On pourrait continuer ainsi...
« Dans les rues de la ville » : il y a trop de lenteur et de romantisme tardif dans cette expression, trop de flânerie heureuse ou mélancolique. Trop détat dâme pourrait-on dire. Trop délégie latente. Voilà donc un motif à présent nostalgique qui ne rend compte ni de notre réalité ni de notre vitesse.
Certes, la rue approvisionne toujours (et approvisionnera sans doute longtemps encore) le poète en « choses vues », paysages, passantes, incongruités, émois et sensations... Elle cadre toujours sa vision et sollicite toujours ses pas. On trouve encore ici et là dans Paris des arpents de XIXème siècle, par exemple le samedi soir sous les arcades du Palais Royal, quand un castrat chante du Mozart face à un groupe de femmes en manteau noir et de messieurs en chapeaux...
Mais ce nest plus de ce pittoresque là que se nourrit la poésie de notre temps. Ou plutôt ce nest plus par là que le contemporain nous est lisible. Tout au plus un Réda se laissera-t-il indéfiniment dériver dune rue et dun quartier à lautre pour vérifier à chaque fois que « ce qui se dévoile se dérobe aussitôt » et que la ville daujourdhui est en fuite, en apnée dans le temps, en apesanteur dans lespace, illisible comme notre destinée, mais sûrement pas allégorique, ni réservoir dallégories et de physiologies. Là où le peintre de la vie moderne transformait à sa guise « le boulevard en intérieur » et se trouvait « chez lui entre les façades des immeubles comme le bourgeois entre ses quatre murs », le baguenaudeur post-moderne se montre radicalement déconcerté : il ne peut faire centre nulle part, et la ville le renvoie toujours vers ses marges comme un boxeur dans ses cordes. Partout de la périphérie, rien que de la périphérie, tout est périphérique. La tourne est infinie; elle dure tout le temps de la vie dun homme. Pas de sens donc, mais des zigzags, pas dallégorie mais des timbres-poste. « Circulez, il ny a rien à voir » : voilà le mot de la fin.
La phrase par laquelle le peintre de la vie moderne parvenait à extraire « la fantasmagorie de la nature » et à idéaliser les matérieux divers ramassés lors de ses courses parisiennes, a éclaté. La magie est perdue de la perception ingénue et magique. La rue a volé en morceaux! La rue et son résumé symbolique. Le tout nest plus en vue. Nous en avons fini avec les Correspondances.
Chez Michel Deguy, les « sorties » continuent de se multiplier. Mais les « arrêts fréquents » (titre dun livre publié en 1990, aussi bien que mention figurant à larrière des camionettes jaunes de La Poste) ne sont pas ici ceux du flâneur. Ils viennent plutôt interroger le culturel, la culture MacDo, la culture des MacDo où se pressent les familles comme naguère à la Messe, ce que Deguy appelle « le religieux contemporain ».
Le culturel, cest la résultante de laddition contemporaine de la technique, du commerce et du spectacle. Il occupe la scène à lui seul. Il fait scène dans la rue, laquelle y perd son latin et y perd sa « modernité » : on ny trouvera plus le poétique de lhistorique qui est la mode, on ny extraira plus léternel du transitoire, on y assistera à la mise en scène déternités transitoires. La rue contemporaine propose du religieux à consommer sur place. A chacun sa grande Messe (finale de coupe dEurope ou de coupe du monde)...
Si Paris donne encore son nom-titre à lune des sections dArrêts fréquents, cest par exemple pour considérer ceci :
Les sous-titres analphabeto
Font de la traduction en désesperanto
Burger Burgerking et Macdo
Cest le bastringue de la nuit Rétro
Depuis la ville, ou dans la ville, le poète regarde le temps de la planète. « Le monde repasse partout ». La rue est devenue chantier. Elle nest plus fréquentable ni directement lisible, mais « saturée, gribouillée, pulvérulente, dune intense et folle ébulition de trajectoires individuelles et microsociales ».
La rue nest plus la rue où lon flâne, pas même celle où lon rôde. Baudelaire et Apollinaire sont loin. La voici plutôt, la rue cinématographique américaine de Deguy:
dans la rue, la rue cette boule magique, ce miroir convexe, ce concentré de la ville, la rue pornocrime, la rue droguéifliquée, le ru, le rut, la ruée, la corruption mainstreet dévastée... (non, non, je nexagère pas, allez au cinéma...); or cest là que désirent vivre, quaffluent de toutes parts « les gens », leur désir (le nôtre) dêtre créatures de film, médiatiqués
Dans loeil et sous la plume de Deguy, le poème devient poléoscope : un « observatoire des cités ». La ville sy dilate. La ville y dilate sa pupille. Elle nen croit pas ses yeux.
Le poète reçoit moins dinflux de la ville que de stupeur. Il en vient moins répercuter les énergies quinterroger les aberrations. Les rues contemporaines sont des apories.
La rue du commun-des-mortels, la rue de lespèce humaine, nest pas faite pour la flânerie, mais pour la pensée.
Deguy relaie Baudelaire, mais en lintensifiant. Importent cette fois les parcours retracés et la « tropologie » du dire. Seul à même de faire face, en son effort de langue à cet espèce de trou quest devenu la rue
Ce à la recherche de quoi erre le poème daujourdhui, ce nest ni dun lieu ni dun être. Il ne compte plus sur la rencontre. Il ne cherche plus la passante. Il cherche plutôt à voir sa langue dans léclairage des choses. Il vient éprouver les limites de sa compréhension.
Dis-moi quelle est ton errance et je te dirai qui tu es, tel pourrait être le fin mot de ces trajectoires répétées :
Lerrance « spatiale », dont je puis parler, laccueillant aveuglément en mon quiproco, attend que japprenne quelle est mon errance.
Errance est le nom de cette ignorance qui cherche et qui attend. Peut-être de devenir poème.