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Alcools 

de Guillaume Apollinaire

par Jean-Michel Maulpoix


Bibliographie critique sur la poésie moderne


Le futurisme et le contexte de l'oeuvre de Guillaume Apollinaire


 


Autres thèmes

Quelques auteurs

Essais généraux

 

Portraits de Guillaume Apollinaire


 

 

Calligrammes


 


A découvrir sur ce site : les encres de chine de Jean-Michel Maulpoix

Hommage à Marie Laurencin


 

 

 

 

 

 

   

"Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant..."

De même qu’il existe une porte d’entrée dans la poésie moderne « nommée » Baudelaire, une autre transitant par l’œuvre de Mallarmé, et une autre par celle de Rimbaud, il existe une entrée Apollinaire… A des titres différents, tous ces poètes sont « de grands commenceurs », pour reprendre un mot de René Char, même si, en chacun d’eux, l’esprit de crépuscule est également à l’œuvre…

Apollinaire entre deux mondes

C’est, me semble-t-il, à la porte du nouveau siècle qu’Apollinaire frappe « en pleurant » : c’est avec des motifs élégiaques et sur des airs anciens qu’il fait dans les excitantes nouveautés de la « Belle époque » son entrée…

Pierre Brunel a fort justement intitulé Apollinaire entre deux mondes[1]  la précieuse étude « mythocritique » qu’il consacre à ce poète. C’est en effet entre XIXe et XXe, entre l’Ancien et le Nouveau, comme entre « Ordre » et « Aventure », en avant et retournement, intimité et universalité, mythologie antique ou médiévale et modernité que le poète pose sa voix lyrique propre. 

Cet entre-deux constitue le poème en  espace dialogique, expressif, conflictuel… où s’éprouvent les divers degrés de la familiarité et de l’incongruité, de la banalité et de l’érudition, comme s’il ne s’agissait plus vraiment d’opposer (ainsi que s’y employait encore Rimbaud) le noble et le vulgaire, mais de les rapprocher d’aussi près que possible. Ce qui revient à inclure à part entière dans le lyrisme ses chutes mêmes, comme à envisager une présence moins mordante et plus ludique de l’Ironie à ses côtés… Avec Apollinaire et quelques autres de son temps, une nouvelle plasticité du poème se fait jour.

Plasticité que l’on pourrait dire temporelle et spatiale autant que formelle, puisque son œuvre sollicite à la fois une multiplicité de formes classiques ou novatrices, une multiplicité d’époques et une multiplicité de lieux. On pourrait même la dire menacée d’émiettement si la Voix lyrique n’assurait le liant, la continuité entre ces éléments hétérogènes…

Que dire de Guillaume  ?

Une vie brève :

Naît en 1880, meurt en 1918, à 38 ans, dans l’épidémie de grippe espagnole qui ravage Paris. Après avoir été soldat dans l’artillerie à la Grande guerre, blessé à la tête et trépané en 1916.

N’est pourtant pas de la famille des « maudits ». Figure plus légère, plus « artiste » que celle des grands auteurs de la fin du XIXe. N’attache pas à la poésie une valeur suprême. Même s’il s’inscrit volontiers dans la filiation orphique et apollinienne.

Pas un météore comme Rimbaud, mais un poète charnière ayant vécu 20 ans dans le XIXe et 18 dans le XXe…

Un lyrique

Pour André Breton, « Guillaume Apollinaire est le lyrisme personnellement ».

Lyrisme dans les deux sens : expression personnelle et exaltation : il y a dans l’œuvre poétique de Guillaume Apollinaire à la fois une importante part d’expression subjective, personnelle, mélancolique et sentimentale et une insistance présence des motifs de l’envol (Christ aviateur, oiseaux…) et de l’inflammation enthousiaste (image prépondérante de l’ivresse suggérée dès le titre). A cela s’adjoignent d’autres importantes composantes de la donnée lyrique, tels que la musique (chansons, romances…), la flânerie (les poèmes composés en marchant), les motifs aquatiques…

Ces éléments qui entrent dans la composition de la poétique apollinarienne sont également des données de sa personnalité, de sa vie affective.

Un étranger

Guillaume Albert Wladimir Alexandre Apollinaire de Kostrowitzky est le fils naturel d’une jeune camériste polonaise de 22 ans. Son père Francesco Flugi d’Aspremont, ancien officier de l’armée royale des deux Siciles, bel officier séducteur qui ne le reconnaît pas et se sépare de sa maîtresse en 1885.

Apollinaire naît à Rome, passe son enfance à Monaco et à Cannes, fait sa rhétorique au lycée de Nice, puis s’installe avec sa mère et son plus jeune frère à Paris en avril 1889.

Sa mère mène une vie décousue et bohème prétendument aristocratique. Elle change souvent de meublés. Il lui arrive aussi de changer de nom.

Au sens baudelairien, Guillaume est un étranger : l’amoureux des « nuages qui passent »…

 

 Sujet en fuite, sans racines

-               Cosmopolitisme : sujet d’aucune province, proche des émigrants

-               Culture de bric et de broc conjuguée à  d'assez solides bases classiques.

-               Goût également pour le moyen âge : il fréquente la bibliothèque Mazarine pour y consulter des textes médiévaux.

Va revendiquer, avec une certaine complaisance, son statut d’émigrant et d’apatride, de bâtard et de métèque, dans une époque où commencent à se développer les « campagnes nationalistes, xénophobes, antisémites[2]. »

Son oeuvre pose radicalement la question de l'identité lyrique.

Un fabulateur

Apollinaire entretient volontiers le mystère sur ses origines. Il encourage les rumeurs sur son ascendance (fils de prélat…)

« Les nouvelles, c’est-à-dire les contes, sont ma chose » (Lettre à Tzara) : goût pour l’imaginaire, la fabulation, le merveilleux. Son enfance a été nourrie par les contes de fée et les romans de chevalerie. Perrault fut sa première lecture principale.

Jeu entre le vrai et le faux, la vérité et le mensonge (motif du « faux amour » et des « fausses femmes » dans « La chanson du mal aimé »

Cf l'histoire peu claire du vol des statuettes au Louvre...

Un certain goût pour l’obscur, le rare, le précieux, le déroutant.

 

Un sujet fantasque et complexe

-               Goût pour l’épice du bizarre et du déconcertant, les mots rares qu’il relève parfois par listes dans le dictionnaire

-               Sensibilité et brusquerie. Fantasque, facilement furieux.

-               Un côté érotomane et « mal aimé ». Goût marqué pour la sensualité, la vie charnelle. L’écriture érotique, le libertinage volontiers farceur, le retiennent : « Dame de mes pensées au cul de perle fine ». Est parfois passé pour un pornographe aux yeux de ses contemporains (entre sa 20e et sa 30e année, il publie sous le manteau des romans érotiques « Mirely ou le Petit Trou pas cher », « Les Onze mille verges », « Les Mémoires d’un jeune Dom Juan »).

-               Goût pour les bouges, les bars, les univers glauques et cosmopolites où se mélangent maquereaux, bohémiennes et prostituées : « J’aimais les femmes atroces dans les quartiers énormes »…

 

On en revient ainsi au cosmopolitisme du début. La boucle du portrait est bouclée…

 

Physionomie de L’œuvre

 

Alcools n’est qu’un morceau d’une œuvre très abondante avec contes, récits, textes érotiques, textes dramatiques, chroniques… Grosse activité littéraire. Apollinaire publie dans les revues de l’époque telles que « Le Festin d’Esope » qu’il a lui-même fondée en 1903, « La revue blanche », « Le Mercure de France », « La Plume »...

Dès 1900 (à 20 ans), il propose une pièce à un directeur de théâtre. Puis en 1901, il compose un roman « La Gloire de l’Olive », qu’il égare dans un train entre le Vésinet et Paris. Il est l’ami des peintres et des écrivains de l’époque.

Sa première œuvre connue est « L’Enchanteur pourrissant » qu’il publie en volume en 1908, accompagnée de gravures de Derain.

 

Deux pôles principaux :

Alcools 1898-1913 : le pôle « ancien » ?

Calligrammes 1913-1918 : le pôle plus « moderne », avec ses calligrammes d’abord appelés « idéogrammes lyriques » par leur auteur.

Mais dans le premier volume prédomine la voix, dans le second un lyrisme visuel.

Entre les deux vient s'inscrire la célèbre conférence de novembre 1917 sur « L’esprit nouveau et les poètes »

 

Alcools

Alcools est paru au Mercure de France en avril 1913. Tiré à environ 600 exemplaires dont 350 seront vendus la première année, ce qui n’est pas négligeable.

 

La composition

Les dates en sont données par le sous-titre 1898-1913 (quinze années). Né en 1880, Apollinaire a 18 ans en 1898. En 1913, à 33 ans, il est un des principaux représentants de l’avant-garde

Cette période de composition va de la fin du symbolisme à l'affirmation de « L’esprit nouveau » et à la veille de la Première guerre mondiale.

Pendant ces quinze années, Apollinaire a ébauché plus de 250 poèmes

 

b) Les séries, les séquences chronologique

  •  ("Merlin", "Le Larron", "L’ermite", "L’adieu"...)

  • 1901-1903 : L a féconde période des Rhénanes (près de la moitié des poèmes d’Alcools sont composés en 1901-1902) et de l’amour pour Annie Playden : "Les colchiques", La synagogue, "Rhénanes d’automne", "Les femmes", "Le vent nocturne", "Les sapins", "Clair de lune".

1902 : suite des Rhénanes : "Nuits rhénanes", "Mai", "les cloches", "la Lorelei", "la tzigane", les deux premières strophes de "Fiançailles"

Apollinaire est alors précepteur en Rhénanie chez une riche allemande, la vicomtesse de Milhau.

  •   1903-1906 : intermède parisien : temps de publications en revues, de fréquentation des milieux littéraires et artistes

1903 : "La Chanson du Mal aimé" : en 1903 Apollinaire compose une grande partie de ce poème achevé en 1904. C’est un poème de fin d’amour. « Chacun de mes poèmes est un événement de ma vie, le plus souvent tristesse ».

  • 1907-1912 : Le temps de Montmartre et de Marie Laurencin (rencontrée en mai 1907) : "Lul de Faltenein", "Le brasier", la fin de « Fiançailles », "Poème lu au mariage d’André Salmon", "Vendémiaire"...

Se rapproche notamment en 1908 de Jules Romains et des unanimistes. Puis en 1909 de Gide et de la NRF

L’organisation interne

 

Lorsqu’il composera son recueil, en 1911 & 1912, Apollinaire ne s’attache pas à suivre un ordre chronologique. S’il conserve parfois des suites, il se plaît également à brouiller les cartes, notamment en plaçant « Zone » (à la dernière minute, sur épreuves, fin octobre 1912) en tête du livre, ou en plaçant également au début du livre « Le Pont Mirabeau » écrit  en 1911. Les "Rhénanes" sont quant à elles dispersées dans le volume.

 

Guillaume Apollinaire organise son volume à partir de textes déjà publiés en revue pour la plupart.

 

·        Récuse l’ordre thématique, l’ordre chronologique

·        Respecte une certaine alternance entre textes longs et courts

·        Place une ouverture et un final très forts

·        Jeu entre un ordre et un désordre.

 

Le titre ?

 

Dès 1904, au moment où il publiait en revue quelques poèmes, Guillaume Apollinaire annonçait le projet d’une « plaquette à paraître : Le Vent du Rhin ». C’est dire qu’il songe alors à faire éditer l’ensemble des poèmes rhénans : ceux que lui a inspirés son séjour en Allemagne et son amour malheureux pour la jeune gouvernante anglaise Annie Playden. Il y ajoute en 1905 « La chanson du mal aimé »

L’unité entre ces textes réside pour l’essentiel dans leur tonalité mélancolique.

Son premier projet éditorial n’ayant pas abouti, c’est en 1908 sous le titre Le Roman du mal-aimé que Gustave Kahn annonce la réunion prochaine des vers d'Apollinaire en volume, ce qui confirme bien la tonalité élégiaque du recueil.

Mais en vérité l’inspiration d'Apollinaire a changé à partir de 1907 avec la rencontre de Marie Laurencin qui le conduit à quitter sa posture d’amant malheureux. Il se rapproche alors de ses amis peintres, s’installe à Montmartre, et compose des textes d’une inspiration nouvelle, plus dynamique et dionysiaque

 

En 1910, c’est le titre "Eau de vie" qui est retenu par Apollinaire et qui ne sera modifié que sur les épreuves

En quoi Alcools justifie-t-il son titre ?

  •       références littérales à l’alcool et à l’ivresse ("Zone", "Vendémiaire")

  •      évocation des tavernes, brasseries, auberges, caveaux (Paris, Munich, Cologne…

  •      évocation des vignes rhénanes

  •      images poétiques : « Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire », « Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme » les soirs de Paris « ivre du gin flambant de l’électricité »  (que l’on opposera aux lueurs spectrales du gaz fin de siècle).

  •      Dans l’inspiration, Alcools peut évoquer la soif, le désir de consommer la vie. La soif est synonyme de curiosité, d’enthousiasme, de désir intense.

  •       L’alcool éveille l’idée d’un excitant, de la recherche d’un paroxysme = il faut se griser de la réalité moderne.

  •      C’est une figure dionysiaque de l’inspiration poétique.

La soif du gosier lyrique

Le motif de la soif, de longue date inhérent à la part dionysiaque de la lyrique, dramatiquement durci par Rimbaud (« Comédies de la soif ») peut apparaître comme l’une des illustrations du désir poétique : « J’ai soif villes de France et d’Europe et du monde » s’exclame Apollinaire dans « Vendémiaire ». « Ivre d’avoir bu tout l’univers », le poète se figure lui-même en « gosier de Paris », porte-voix et chanteur à la fois. L ’ivresse dont il se réclame constitue l’une des manifestations symboliques du principe amplificatoire qui est à l’œuvre dans le lyrisme.

Alcool et eau de vie

C’est ici l’occasion de rappeler qu’avant de trouver, en octobre 1912, son titre définitif, Apollinaire avait songé  à intituler son recueil « Eau de vie ». Bien que moins « moderne » d’allure, le simple substantif pluriel d’Alcools est à coup sûr plus riche de virtualités, plus fort, plus résolu pourrait-on dire. Il se démarque en effet aussi bien de « l’eau-de-vie » évoquée par Rimbaud dans « bonne pensée du matin » que des multiples ivresses évoquées par Baudelaire dans Les Fleurs du mal ou Le Spleen de Paris. Alcools résonne comme une désignation abrupte, délivrée des pathologies morales dépressives qui avaient jusqu’alors accompagné aussi bien les ivresses baudelairiennes que la verlainienne absinthe ou les rimbaldiennes « taches de vin bleu » mêlées de « vomissures ». Ainsi que l’exprime nettement la fin de « Zone », l’alcool est assimilé par Apollinaire à la vie même :

 

« Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie

Ta vie que tu bois comme une eau de vie »

 

Plus précisément, le motif de l’alcool établit un parallélisme entre vie et poésie qui en lui se confondent en une même intensité ou brûlure. Au dépressif enivrement des buveurs d’absinthe et des fumeurs d’opium se substitue l’idée d’une euphorique ivresse collective. L’alcool d’Apollinaire n’est plus le baudelairien « vin du solitaire ». Il rend plutôt possible une espèce d’ébriété cosmique, une inflammation lyrique, la saoulerie des « chants d’universelle ivrognerie. »

 

 

thèmes et motifs :

 

L’écriture d’Apollinaire mêle les motifs, le subjectif et l’objectif, le lyrique et le prosaïque : modernisme, religion, amour malheureux…

 

-               La beauté du monde moderne (Tour Eiffel), la cité industrielle, l’énergie de l’électricité, les lumières et les émotions changeantes de la ville.

-               La poésie du quotidien : poser un regard neuf sur les choses communes et y déceler une beauté.

-               L’ivresse de l’univers : célébration d’une nouvelle énergie collective.

-               La mélancolie et le passage du temps. Les saisons mentales. L’Automne.

-               La souffrance amoureuse

-               Les exilés de toutes espèces : émigrants, matelots, prostituées, bohémiens. Les laissés pour compte de la vie moderne.

-               La solitude dans la foule « maintenant je marche dans Paris seul parmi la foule »

-               La figure incertaine du poète (ombre et passant)

-               La ville : lieu ambigu, d’exaltation et de désespoir, d’émerveillement et d’angoisse ou de désarroi. Apollinaire prolonge et radicalise l’expérience baudelairienne.

 

Exemple de texte 1 :  « Le voyageur »

 

Poème choisi pour faire connaissance avec Apollinaire, en allant directement au vif, au « moderne » de sa poétique.

Ce texte publié une première fois (ponctué) dans « Les soirées de Paris » apparaît très curieusement kaléidoscopique, tel un tissage d’éléments disparates. Mais très vite il apparaît également que derrière la discontinuité et l’empilement d’éléments hétérogènes se jouent d’obsédantes reprises (« Te souviens-tu ? »).

Fernand Fleuret, à qui ce texte est dédié, le définit comme une des « chansons farcies », des « complaintes populaires » qu’Apollinaire et lui se plaisaient à composer.

 

Le motif : un homme frappe en pleurant à la porte… de sa propre vie, à la porte du temps, de la mémoire, du Grand secret…

Il s’agit d’une écriture de l’incertitude d’exister dont le motif est livré par le deuxième vers qui se trouve répété à la fin : L’Euripe est un bras de mer qui sépare l’Eubée de l’Attique et où le courant change jusqu’à 14 fois de sens en 24 heures…

 

Le lecteur est surpris notamment par la multiplication des sujets : Je, tu, on, vous. De sorte que la question de l’énonciation lyrique est posée de façon déroutante : qui parle à qui… et de quoi ? Plus précisément, le texte est traversé de figures à la fois précises et incertaines : « Quelqu’un », « un autre », « deux matelots », des « femmes sombres », « tous les regards de tous les yeux », « les ombres »… Le NOUS et le TU restent incertains, aussi bien que le ON.

Mais l’adresse est assez insistante, le questionnement assez répétitif pour laisser entendre l’un des enjeux pathétiques d’Alcools : la quête de l’autre. Le dialogue ne s’installe pas : il est troublé : les questions et les invocations restent sans réponse. L’univers de références du texte est lui aussi incertain, très flou…

 

Cependant, les lecteurs érudits et attentifs[3] ont pu observer dans cet apparent désordre nombre d’éléments qui renvoient à des détails précis de la vie d’Apollinaire : évocation de son voyage au Luxembourg, de sa vie au Vésinet, le détail de la « chaîne de fer » (Apollinaire portait depuis son enfance une chaîne ornée de médailles pieuses), le couple de matelots habillés de bleu et de blanc comme Guillaume et son frère portant des costumes marins…

Mélange donc d’autobiographie cachée, de fiction, de chanson d’ivresse triste… Le souvenir y prend une valeur « transindividuelle ». On pourrait presque parler de « mondialisation » du moi. Apollinaire prend soin de maintenir un flottement référentiel, énonciatif, qualitatif… Ainsi les adjectifs ne cernent-ils pas le substantif auquel ils s’appliquent (exemple « femmes sombres » : tristes, liées à la nuit, prostituées, noires de peau, voilées par l’obscurité du souvenir – ou « auberge triste » ainsi qualifiée par hypallage, tout comme « troupeau plaintif des paysages »…

Ces imprécisions favorisent le désancrage : le sujet paraît se laisser emporter au fil de l’eau et du temps. ; il est victime d’une déliaison mélancolique.

 

Le discours se conjugue ici avec le récit. Ce discours est scandé par la reprise du verbe « se souvenir » et notamment par la reprise anaphorique de la question « Te souviens-tu ? »

Les vers eux-mêmes sont mêlés : vers libres ou alexandrins, distribués en massifs inégaux. Eux aussi sont pris dans ce processus de variabilité, plus réguliers toutefois au moment où s’accomplit une espèce de descente parmi les ombres (vers 32 à 47).

Apollinaire privilégie l’élasticité métrique : 6, 8, 10, 12. Ce n’est pas véritablement le vers libre qu’il recherche, ce n’est pas la libération du souffle qu’il privilégie, mais le jeu entre régularité et irrégularité, ordre et désordre.

Apollinaire joue notamment sur une hésitation de lecture : si ces vers sont libres on n’en compte pas les e muets, si ce sont des vers réguliers ceux-ci importent… Exemple : « Nous traversâmes des villes qui tout le jour tournaient » peut compter 12 syllabes (horizon métrique, mais au prix de deux apocopes), ou 14 syllabes (horizon prosodique)… Apollinaire prend plaisir à brouiller les pistes de la versification.

 

Ce travail d’estompe se retrouve au plan de l’imaginaire sollicité par le texte. On y croise des chevaliers barbus avec leurs lances qui évoquent le monde d’Avalon et des romans de chevalerie. On y entend la plainte d’un sujet exclu frappant à la porte close du Paradis, en un temps de christianisme finissant… Comme dans « Zone » l’errance se relie à la mort de Dieu qui semble affleurer au vers 13 : « Dans le fond de la salle il s’envolait un Christ ».

L’amour lui-même paraît ici réduit à un jeu de hasard. : « L’on jouait aux cartes / et toi tu m’avais oublié »

Dans les quatrains, c’est à Orphée que l’on songe et à sa descente aux Enfers. Une parenté se tisse phonétiquement entre ce motif d’Orphée et l’orphelin des vers 4 et 18.

Enfin, à la fin du texte, c’est en « vieille abeille » que se métaphorise le poète. Une abeille qui serait tombée dans le feu pour avoir voulu considérer le passé de trop près…

 

Ainsi pourrait-on lire notamment ce poème comme une allégorie de la condition humaine où sont successivement évoqués l’enfance, l’âge mûr, les déceptions de l’amour, la mort enfin…

Mais c’est plus sûrement une allégorie du travail de l’écriture et de la mémoire : la page écrite est le lieu où se déplie et se déploie la mémoire.

Enfin, je ne puis m’empêcher également d’entendre dans ce texte une réécriture sombre du « bateau ivre », allant du fleuve vers l’océan et se perdant dans les profondeurs. Ici le bateau est un « paquebot orphelin », et ce n’est pas le solitaire et singulier voyage du « voyant » qu’il évoque, mais celui d’une foule d’ombres pareilles aux réminiscences du sujet…



[1] P.U.F, 1997.

[2] Cf à ce propos Raymond Jean , La poétique du désir, p. 344.

[3] Voir par exemple Jean-François Louette , Sans protocole, éd. Belin 2003.

 

 

(à suivre...)